Le dessin de Jonaten du 21-12
Le dessin de Jonaten du 21-12 © Jonaten / Jonaten

« Dit brutalement : vivre n’échappe-t-il pas à la pensée ? (…)On voudrait le dire d’un trait qui soit le moins forcé, mais ne sommes-nous pas toujours en dépassement bavard de ce qui soudain en nous tressaille, faisant surgir un tréfonds oublié, dès lors que vivre est arraché à son silence : que vivre suspend son évidence ? Car la difficulté n’est pas tant de dire l’au-delà que l’en-deçà.

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Ce verbe : « vivre », a beau se laisser ranger à côté et parmi tous les autres, se mêler à leur foule, il se retire alors soudain à part, ramasse d’un coup en lui tout ce qui compte, renvoie brutalement tous les autres à leur nullité. Ils ne sont plus que des ombres. Lui qu’on voit d’ordinaire s’enfouir et disparaître sous les autres, le voilà qui refocalise alors tout sur lui, tous s’effacent devant lui. Qu’est-ce qui soudain chavire, ouvre intérieurement de panique, dès lors que n’est plus assuré ce sous-entendu discret qui portait tout le reste ? Au point que tout le reste ne paraît qu’habillage…

__ [Vivre] n’est pas seulement le verbe qu’on trouve au creux de tous les autres – bien plutôt qu’« être » ; il est surtout ce verbe étrange qui, tout en n’ayant qu’un seul sens – sens simple, obvie, premier, sans équivoque, dont on ne saurait douter-, se distend étonnamment en lui ; et nous tient nous-mêmes tendus, écartelés, par et dans sa polarité. Entre, d’une part, un sens de constat, factuel, élémentaire : être en vie, ne pas être mort ; et, de l’autre, le même sens, mais intensif, qualitatif [et même] porteur de toutes les valeurs et, par suite, marqué d’infinité : « Vivre enfin ! » Car pourrions-nous jamais avoir quelque autre souhait ? Que saurions-nous imaginer d’autre qui puisse combler notre attente en même temps que cela nous est déjà donné ? (…)

Or ce n’est pas tant que vivre s’étende de l’un à l’autre, du biologique à l’éthique, qui ici compte, nous conférant ainsi notre dimension d’humains, que la contradiction dans laquelle cela nous met : d’une part, vivre est ce sur quoi nous nous trouvons sans recul, en quoi nous sommes toujours déjà engagés, dont nous ne pouvons imaginer sortir (même quand nous voulons mourir) ; mais, de l’autre, c’est de quoi nous restons toujours à distance, dont nous demeurons éternellement en manque, en retrait – que nous n’atteignons jamais. Verbe le plus élémentaire en même temps qu’il dit l’absolu ; verbe « basique » en même temps qu’il nous laisse le plus nostalgiques. Il dit la condition de toutes les conditions en même temps qu’il dessine l’horizon de toutes les aspirations. Car que pourrions-nous jamais rêver d’autre que de vivre ? Mot sans infra ni au-delà possible.

(…)

Serait-ce parce que la vie passe, et qu’on meurt, que vivre nous échappe ? Mais je me demande : ce lamento sur l’éphémère n’est-il pas trop facile ? Serait-ce parce qu’on ne peut « suspendre » le temps dans son « vol » comme on l’a tant déclamé dans un mauvais lyrisme ? Que nos forces s’usent, que la vie s’épuise, que, à peine nous naissons, la mort déjà travaille en nous, et même avant que nous soyons nés, n’est, à vrai dire, pas le plus inquiétant : la vie serait-elle tant soit peu supportable si nous ne changions pas à tout instant ? Si l’on demeurait toujours le même, condamné au même, à l’« être », comme on le voudrait, fixé –figé- dans son identité et ne mourant pas, vivre serait-il seulement vivable, en tout cas tolérable ?

[Or], non seulement la vie s’épuise, la vie s’enlise. Elle s’enlise dans une pièce, entre des murs, dans des gestes et même dans des amitiés, absorbée qu’elle est moins par l’habitude que par la normalité. On ne se perçoit plus vivre, ou vivre nous demeure à distance, parce qu’on ne peut le décoller de cet enfoncement discret dans ce qui s’accumule autour de lui comme une lise incernable, invisible, dans laquelle s’émoussent et se rétractent insensiblement nos activités ; et dont on ne peut plus se dégager, pour pouvoir à nouveau rencontrer : pour pouvoir à nouveau aller vers et se lever – ce qu’on appelle l’« allant » ou l’« alerte ».

(…) Cette capacité d’essor se retire sans même qu’on s’en aperçoive, les possible se rétrécissant. Aussi a-t-on inventé la fête, l’art, le théâtre, la débauche, pour la réveiller. La morale ne vient qu’après. »

Extrait de Du temps : éléments d'une philosophie du vivre

de François Jullien

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