Ce matin, Marine T., 36 ans, ira-t-elle en cours ? Avec les six classes d’une trentaine d’élèves auxquels elle est chargée de dispenser des cours d’anglais, il serait étonnant qu’à cette heure, son réveil n’ait pas encore sonné. A cette heure ? T’écris ça comment ?

Six classes, dont plusieurs SEGPA, pour Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté. On y compte des élèves atteints de graves troubles psychiques ou comportementaux, qu’une prof, seule, ne peut évidemment pas gérer, d’où l’augmentation des risques de conflits graves. Marine T. enseigne depuis dix ans dans cet établissement. Il est situé dans un collège installé dans une « zone violence », c’est la formule consacrée, à Marseille. Elle tient un journal, publié dans Libération. Gardera-t-elle le rythme toute l’année ? Le récit bouleversant de sa première semaine de classe suffit à éclairer les difficultés d’une année d’enseignement pour des dizaines de milliers d’enseignants et leurs centaines de milliers d’élèves. La peur. Tout le temps. Un crabe, un poing, une tenaille, cela dépend des moments, mais c’est toujours au ventre que ça commence. Appréhension d’un conflit, d’une remarque anodine mal prise et dégénérant en agression, verbale ou physique. Trouillomètre à zéro, pourtant il faut y aller : pas le choix et de moins en moins de surveillants, because non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, même dans l’Education Nationale. La peur du temps perdu, aussi. Martine T. raconte ses journées comme un marathon permanent, lutte sans relâche contre les minutes de cours qui coulent entre les doigts, en bagarre contre l’ennemi : le moment de flottement, aussi court soit-il, qui permettra à la classe de relâcher son attention, sa concentration, et créera les conditions du bazar, voire du chaos. Et quand la peur n’est pas pour soi, elle est pour les autres, les collègues de la salle d’à-côté, les rares « pions » encore en activité et bien sûr, par-dessus tout, la peur par et pour les élèves.

La plupart de ses collègues ont obtenu leur mutation, mais Martine T. reste là. Pourquoi ? Peut-être parce que tout n’est pas perdu. Parce qu’elle adore les sixièmes, ses « p’tits loulous ». Les p’tits sixièmes, ils sont pas trop compliqués. Ils ont envie d’apprendre l’anglais, ils lui donnent du « maîtresse », voire du « maman » ! Et jubilent de pouvoir lancer « see you tomorrow, miss ! » : ça leurs fait leur journée.

Mais Marine T. s’occupe aussi de beaucoup plus grands. Le mantra, avec eux ? « Ne crée pas de conflit », cinq mots qui tournent en boucle dans son esprit, même si, à plusieurs reprises, on sent une envie d’ouvrir les digues. Ce qui la retient ? Quelques moments d’exception, au quotidien. « Mes élèves viennent des quartiers durs de la ville. Ils vivent, pour beaucoup d’entre eux, dans une misère effroyable », mais, ajoute-t-elle, « ils ont un pouvoir magique. Ils savent me faire voyager entre la peur, la peine, le désarroi, la joie et la fierté... Quand je rentre chez moi je suis vidée de toute émotion, je ne ressens plus rien ».

© Audrey Pulvar

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