Le dessin de Jonaten du 22-12
Le dessin de Jonaten du 22-12 © Jonaten / Jonaten

Hier nous parlions de la philosophie du vivre de François Jullien. Pour affronter l’incertitude de l’existence et l’enlisement de la vie, nous disait le philosophe, furent inventés la fête, l’art, le théâtre.

Aimé Césaire ne disait pas autre chose en parlant de la culture comme ce qui nous rend la vie vivable. Pour cette libraire de Lyon, dont je vous lisais, lundi, la détresse exprimée dans une longue tribune publiée par le quotidien Libération , voici peut-être un peu de baume au cœur.

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Corps perdu

Moi qui Krakatoa

moi qui tout mieux que mousson

moi qui poitrine ouverte

moi qui laïlape

moi qui bêle, mieux que cloaque

moi qui hors de gamme

moi qui Zambèze ou frénétique ou rhombe ou cannibale

je voudrais être de plus en plus humble et plus bas

toujours plus grave sans vertige ni vestige

jusqu’à me perdre tomber

dans la vivante semoule d’une terre bien ouverte.

Dehors une belle brume au lieu d’atmosphère serait point sale

chaque goutte d’eau y faisant un soleil

dont le nom le même pour toutes choses

serait RENCONTRE BIEN TOTALE

si bien que l’on ne saurait plus qui passe

ou d’une étoile, ou d’un espoir

ou d’un pétale de l’arbre flamboyant

ou d’une retraite sous-marine

courue par les flambeaux des méduses-aurélies

Alors la vie j’imagine me baignerait tout entier

mieux je la sentirais qui me palpe ou me mord

couché je verrais venir à moi les odeurs enfin libres

comme des mains secourables

qui se feraient passage en moi

pour y balancer de longs cheveux

plus longs que ce passé que je ne peux atteindre. Choses, écartez-vous faites place entre vous

place à mon repos qui porte en vague

ma terrible crête de racines ancreuses

qui cherchent où se pendre

Choses je sonde je sonde

moi le portefaix je suis porte-racines

et je pèse et je force et j’arcane

j’omphale

Ah qui vers les harpons me ramène

je suis très faible

je siffle oui je siffle des choses très anciennes

de serpents de choses caverneuses

Je or vent paix-là

et contre mon museau instable et frais

pose contre ma face érodée

ta froid face de rire défait.

Le vent hélas je l’entendrai encore

nègre nègre nègre depuis le fond

du ciel immémorial

un peu moins fort qu’aujourd’hui

mais trop fort cependant

et ce fou hurlement de chiens et de chevaux

qu’il pousse à notre poursuite toujours marrone

mais à mon tour dans l’air

je me lèverai un cri et si violent

que tout entier j’éclabousserai le ciel

et par mes branches déchiquetées

et par le jet insolent de mon fût blessé et solennel

Je commanderai aux îles d’exister

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Aimé Césaire, Cadastre

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