Le dessin de Jonaten du 23-12
Le dessin de Jonaten du 23-12 © Jonaten / Jonaten

C’est un extrait de La Démence du Boxeur , roman signé François Weyergans. Oh, il n’est pas tout neuf. Il a été publié en 1992, mais il n’est pas trop tard pour le mettre au pied du sapin, en version livre de poche, chez Folio, puisque les livres ne sont jamais obsolètes.

Extrait :

« Il avait fini de sortir tous les livres des cartons et il regardait les tranches jaspées qui entouraient d’une sorte de halo les proses ou les poèmes qui l’avaient poussé, jadis, à croire que la solitude est mieux que tout.

Un livre vit et respire par les tranches, pensait-il. L’année dernière, il avait eu la fantaisie de retourner tous ses livres dans sa bibliothèque à Paris, pour en exposer les tranches. « Ils ont vraiment le dos au mur », avait-il dit en montrant ses livres à ses invités qui avaient eu l’air de penser que cette fois, ça y était, Melchior avait le cerveau ramolli. Il avait pris soin, après avoir remis ses livres à l’endroit, d’inviter de nouveau les mêmes personnes, qui lui avaient toutes trouvé meilleure mine.

Tiens ! A vingt ans, il avait acheté le Faust de Goethe ! Qu’avait-il pu y comprendre à l’époque ? Il en avait acheté bien d’autres éditions depuis. Ainsi, les premières pages qu’il lisait dans la maison où, vieillard, il venait à un rendez-vous que lui avait fixé sa jeunesse, allaient le conduire dans le cabinet de travail où Faust maudit la mollesse et la patience, et refuse de renoncer à l’action, au mouvement, à la découverte du monde des hommes.

(…)

Il aurait passé toute sa vie à lire. Dans le cinéma, on consacre plus de temps aux mots qu’aux images. Pour un film qu’on finit par produire, combien de livres n’a-t-on pas lus ? Hitchcock achetait les droits de romans qui se passaient dans les pays où il avait envie d’aller, pour se donner bonne conscience de voyager.

(…)

Melchior reposa l’ouvrage de Goethe sur la première pile de livres qui commençait à s’élever sur le dallage du vestibule.

Ces livres achetés par un étudiant étaient des livres modestes, dont les reliures bâillaient. Il revoyait la chambre où il les avait lus, le casier où il les rangeait, les rayonnages des librairies où il les avait découverts quand il était arrivé à Paris, un Paris encore champêtre où il avait croisé un troupeau de chèvres et où on pouvait choisir non seulement la rue dans laquelle on voulait habiter, mais le numéro de l’immeuble.

Sur la page de garde d’une édition ancienne des Poèmes antiques et modernes du comte Alfred de Vigny, il avait inscrit au crayon : « Dernière édition préparée de son vivant par l’auteur » et ajouté la date de son achat, 1919, cinquante ans après la parution du livre, longtemps après la mort du poète, combien de temps avant sa mort à lui ? Il calcula qu’il possédait ce livre depuis soixante-trois ans, mais c’était comme s’il venait de l’acheter puisqu’il avait oublié qu’il le possédait, ce qui tendait à prouver, estima-t-il sans raison, que sa mort n’était pas pour bientôt.

Il ouvrit le Satiricon de Pétrone, un de ses anciens livres de chevet, un de ces cadeaux que l’humanité se fait de temps en temps à elle-même, un livre dont la lecture et les réflexions qu’elle avait fait naître en lui l’avaient aidé à se méfier de ce qu’on lui enseignait. (…)

Il y avait longtemps que Melchior n’avait plus fait de latin. Il décida qu’il allait s’y remettre. Il commencerait par apprendre par cœur quelques phrases de Pétrone, de ces phrases charmantes où d’innombrables baisers préludent à d’autres jouissances, quarentes voluptatem robustam. Pour connaître une langue étrangère, lui avait dit un de ses professeurs, retenez moins des mots que des phrases.

(…) Le Satiricon était un livre sec, vif, plein d’humour, peut-être un rien trop pédérastique pour son goût, mais comme disait le milliardaire Osgood FIELDING III à la fin de « Certains l’aiment chaud » : « nobody is perfect ». Si on avait fait du Satiricon un Evangile, la vie en Occident, aurait été plus marrante.

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