Le dessin de Jonaten du 23-11
Le dessin de Jonaten du 23-11 © Jonaten /

Ce fut peut-être son seul vrai renoncement. Public. Son petit arrangement avec la vérité. La comédie du bonheur. Comédie de communication. Factice. Un mensonge au service de l’autre, lui. François. Celui qui, dit-elle, ne la quitta jamais, puisqu’elle aussi croyait aux forces de l’esprit. Celui qu’elle ne quitta jamais, en dépit des vicissitudes d’une vie de couple glacée par des courants d’air, des années qui passent, de ces longues absences inexpliquées, dès la fin du banquet de noces, le jour de leur propre mariage. Vertige des conquêtes féminines jalonnant la conquête du pouvoir. Sur sa souffrance, les coups de canif qu’elle-même aurait portés au contrat, sur l’autre ménage, concurrent, où naquit une fille, pas un mot. La pudeur. Ou plutôt oui, un mot, un seul, l’amour. Et cette façon bien élégante de décrire une histoire d’homme et de femme : « il a fallu beaucoup d’amour, pour vivre ainsi pendant 65 ans, beaucoup d’amour ».

Et parfois faire semblant, comme le raconte dans son tout récent recueil de souvenirs le cinéaste Yves Boisset. En 1974, il doit réaliser des images de la vie de famille du candidat socialiste à la présidentielle. Il veut filmer un petit-déjeuner, au domicile de la rue de Bièvre. Surgit Danielle Mitterrand, puis l’un de ses fils. Danielle paniquée quand le cinéaste lui demande de dresser la table du petit-déjeuner. Elle ne vit pas là. Ne sait rien de l’endroit où trouver les tasses et leurs soucoupes. Son fils, ironique, incrédule devant la matérialisation, le temps d’une prise de vue, d’un moment de vie banale, trop rarement partagé avec ses deux parents à la fois.

Pour la galerie, donner l’apparence d’une famille comme une autre, unie et heureuse. Peut-être le seul renoncement donc, de Danielle. Flagrant délit d’insincérité pour celle qui jamais ne marchandait ses opinions, jamais ne renonçait à une amitié, quels que furent les actes commis par ceux ou celles qu’elle avait décidé un jour de soutenir, d’accompagner. Le mot qui revient le plus depuis l’annonce de sa disparition est celui d’ « indignée ». On aime aussi celui de « conscience ». De soi, des autres. De ce que l’on peut leur apporter. Conscience de la force d’une parole jamais corrompue et incorruptible. Elle savait pouvoir porter haut la voix de ceux qui n’en avaient pas, au chapitre. Dans tous ses combats, contre l’apartheid, l’analphabétisme, le colonialisme, la prédation de la finance, le non au référendum de Constitution européenne, pour les guérilleros de tous poils, le respect du peuple kurde ou encore l’accès à l’eau et sa non-marchandisation, Danielle Mitterrand fit preuve de la même capacité de révolte, une « colère ontologique », nous dit Sabrina Champenois dans Libération ce matin. Une pensée dont les rouages avaient été trempés au chaud des luttes de libération du joug nazi, puis des guerres anticoloniales.

© Audrey Pulvar

Extrait diffusé :

Interview de Danielle Mitterrand réalisée le 2 janvier 2010 par Patrick Simmonin, sur la chaîne de télévisionTV5 Monde

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