Le dessin de Jonaten du 24-02
Le dessin de Jonaten du 24-02 © Joanten / Jonaten

Il y a maintenant 32 ans, un Allemand professeur de français, écoutait, depuis la Basse-Saxe en Allemagne, l’émission Le Masque et la Plume. Il y entendit le philosophe français juif Vladimir Jankelevitch répéter son divorce avec tout ce qui pouvait représenter l’Allemagne de près ou de loin : langue, philosophie, musique et sa décision de ne plus y mettre les pieds. Jankelevitch enfonçait le clou : « Les Allemands ont tué 6 millions de Juifs, mais ils dorment bien, ils mangent bien et le mark se porte bien (…), je n’ai jamais encore reçu une lettre qui fasse acte d’humilité. Une lettre où un Allemand déclarerait combien il a honte ».

Voici ce que lui écrivit alors notre professeur allemand, de français. Il avait 41 ans. Extrait.

« Cher Monsieur Jankelevitch,

Moi, je n’ai pas tué de Juifs. Que je sois né allemand, ce n’est pas ma faute, ni mon mérite. On ne m’en a pas donné permission. Je suis tout à fait innocent des crimes nazis ; mais cela ne me console guère. Je n’ai pas la conscience tranquille. (…) J’éprouve un mélange de honte, de pitié, de résignation, de tristesse, d’incrédulité, de révolte.

Je ne dors pas toujours bien. Souvent je reste éveillé pendant la nuit, et je réfléchis et j’imagine. J’ai des cauchemars dont je ne peux pas me débarrasser. Je pense à Anne Franck, et à Auschwitz et à Nuit et Brouillard.

Je me rappelle exactement la nuit où j’ai vu Nuit et Brouillard. Quelqu’un m’avait signalé qu’on donnerait le film à la télévision. J’ai voulu le voir. Mais il ne fallait rien dire à mes parents, car c’était trop tard pour un lycéen qui devait se lever de bonne heure (…). J’ai allumé la télévision et j’ai mis le son tout bas pour ne déranger personne, et je fus le témoin de cette nuit de l’humanité. Je vis ces montagnes de cadavres, ce mélange absurde et obscène de chair, de boue, d’os, d’excréments, de cheveux. Je vis ces cadavres entrelacés dans un commun destin, poussés dans le fossé par un bulldozer impassible, dans l’étreinte secouée par la mort. Et tout se passait sous les yeux de mes compatriotes en uniforme, qui selon toute apparence, ne furent pas attendris même par le plus petit des corps. Ces choses inanimées avaient été des êtres humains mis au monde par des mères, des êtres humains pleins d’espoir et de crainte, de joie et de tristesse. Et plein de talents. Combien de talents. ( …)

Est-ce que j’ai le droit de me plaindre ? Tout le monde comprend que la victime se plaigne, et le fils de la victime. Mais le fils du bourreau ?

Comment jamais venir à bout d’Auschwitz ? Comment surmonter ces montagnes, comment combler ces fossés, comment éteindre ces fours, comment disperser cette puanteur, comment calmer ces gémissements ? Comment calmer ces cris de désespoirs ? (…)

Il y en a chez nous qui ont trop vite oublié. Il y a parmi nous beaucoup de coupables qui vont bien. Je mange bien, merci, quand ma femme est en forme, et surtout quand je suis en France. Je n’ai pas de difficultés financières. Je gagne plus que mes collègues français, polonais, russes et israéliens.

Mais je souffre de mon pays, redevenu en apparence si fort et si plein d’assurance. Je souffre de mon pays qui est en réalité plein de complexes et d’incertitudes, qui cherche sa place et son identité, qui est plein de coupables et d’innocents, d’arrogants et d’humbles, d’opportunistes et de gens engagés et de jeunes ingénus, qui portent la lourde charge que l’histoire leur a mise sur le dos. Ils ont besoin de la sympathie et de l’aide des autres peuples. Un Français peut souffrir de la Majorité, ou de l’Opposition, ou des patrons ou des syndicats ; mais est-ce qu’il peut souffrir de la France ? Moi, je souffre de l’Allemagne. C’est une plaie dans mon cœur qui ne se ferme pas. »

Voilà un court extrait de la lettre rédigée par Wiard Ravelling, en 1980, à l’adresse de Vladimir Jankelevitch. « J’ai attendu cette lettre pendant trente cinq ans », lui répondra le maître.

Les deux textes sont à lire intégralement dans le dernier numéro de Philosophie Magazine , qui a rencontré Wiard Ravelling, aujourd’hui âgé de 73 ans.

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