Costume grec
Costume grec © Radio France

Drôle d’impression, ce matin, à la lecture des deux pages consacrées par le quotidien Libération à la vision de la crise grecque par deux intellectuels « autorisés », selon l’expression consacrée. L’un, Vassilis Alexakis, romancier grec, répond aux questions des journalistes de Libé ; l’autre, Nicolas Pitsos, doctorant au Centre d’Etudes Balkaniques et chargé de cours à l’Institut Catholique d’Etudes Supérieures, s’exprime sous forme d’une tribune. Et c’est cette tribune qui attire d’abord l’attention, parce qu’elle entérine un constat maintes fois fait, mais rarement dit, ces derniers mois : celui du racisme dont est victime le peuple grec à longueur d’éditoriaux ou à la « faveur » de déclarations tonitruantes.

Combien de fois avez-vous lu, depuis un an et demi, que si la Grèce est dans cette situation, c’est du fait de l’irresponsabilité des Grecs, truqueurs, voleurs, menteurs, paresseux, on en passe et des meilleures. On se souvient de cette campagne de presse, en Allemagne, sur le thème : si les Grecs ont des dettes, qu’ils vendent leurs îles ! Ou encore de ces réflexions de Portugais, il y a quelques jours, disant qu'ils ne sont pas, eux, des voleurs, comme les Grecs. Des stéréotypes qui ont la vie dure et augmentent la virulence des attaques contre la Grèce sur les marchés. Ceux-ci n’étant vulnérables à rien plus qu’à la rumeur et aux lieux communs. Comme si les Grecs n’étaient pas, dans des classements européens très officiels, parmi ceux qui ont les semaines les plus chargées de l’Union : 44 heures hebdomadaires. Comme si la corruption, le mensonge d’Etat, l’économie souterraine, la fraude fiscale, le financement illégal de la vie politique, l’abus de biens sociaux ou le trafic d’armes, étaient l’apanage des Grecs et non des fléaux répandus dans toutes les grandes démocraties ! Balaient-ils devant leur porte, ces dirigeants européens et hauts fonctionnaires se laissant aller à des considérations racistes selon Nicolas Pitsos, qui dénonce par là-même le rôle des médias dans la propagation de ces paroles blessantes et injurieuses. L’auteur s’attaque aussi aux angéliques béats, qui voient dans la Grèce d’aujourd’hui un joyau éternel, « berceau de la démocratie », selon une autre expression consacrée, « nostalgiques inconditionnels d’une Antiquité sublimée » qui « regardent la Grèce moderne, à travers le souvenir d’un passé révolu ». Pour Nicolas Pitsos, ces visions caricaturales d’un pays et d’un peuple n’ont pour effet que de stériliser tout débat sur les causes réelles de la crise actuelle. On termine la lecture de sa tribune et on est secoué par l’interview, sur la même page, de Vassilis Alexakis. Le romancier grec participe-t-il à la propagation de clichés, quand il dénonce le « mélange de légèreté incroyable et de refus féroce d’envisager l’avenir » de ses compatriotes ? Il fustige la tendance des Grecs à dépenser tout, tout de suite.

Mais aussi, et le propos est peut-être alors plus constructif, la démagogie des gouvernements, de gauche comme de droite, qui depuis trente ans, 1981 précisément, ont démultiplié l’emploi public et jeté par les fenêtres un argent qu’ils n’avaient pas, encourageant dans le même temps un monumental endettement privé des Grecs et les poussant à la spéculation. Lui voudrait que cette crise, plus philosophique qu’économique, à le lire, serve avant tout à l’ouverture d’un grand débat sur la place de l’homme dans la société moderne, ses aspirations et le sens de sa présence sur terre. La Grèce, berceau non pas de la démocratie, mais de la définition de l’homme nouveau ? Affaire à suivre.

© Audrey Pulvar

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