Le dessin de Jonaten du 28-02
Le dessin de Jonaten du 28-02 © Radio France

L’écrivain et philosophe Georges Marbeck, après Victor Hugo et Frédéric Nietzsche, imagine pour Ravages une conversation avec Louise Michel alors condamnée au bagne, en Nouvelle-Calédonie. Les questions sont de lui, les réponses ont vraiment figuré dans les écrits de la communarde parisienne. Un extrait de ce saisissant échange.

  • Georges Marbeck : « C’est en décembre 1873 que vous avez mis pour la première fois le pied sur la terre calédonienne, après quatre mois en mer, encagée à bord de la Virginie (…). Malgré les épreuves, votre venue aux antipodes a été pour vous une source de découvertes passionnées (…).

  • Louise Michel : Durant quatre mois, nous ne vîmes rien que le ciel et l’eau, avec parfois, à l’horizon, la voile blanche d’un navire (…) Là, nous avions tout le temps de penser (…). J’en vins rapidement à être convaincue que les honnêtes gens au pouvoir y seront aussi incapables que les malhonnêtesseront nuisibles, et qu’il est impossible que jamais la liberté s’allie avec un pouvoir quelconque. Je sentis qu’une révolution prenant un gouvernement quelconque n’était qu’un trompe-l’œil ne pouvant que marquer le pas, et non ouvrir toutes les portes du progrès ; que les institutions du passé, qui semblaient disparaître, restaient en changeant de nom ; que tout est rivé à des chaînes dans le vieux monde.

  • Georges Marbeck : Ainsi, bercée par la houle, vous êtes devenue anarchiste .

  • Louise Michel : L’anarchie seule peut rendre l’homme conscient, puisqu’elle seule le fera libre : elle sera donc la séparation complète entre les troupeaux d’esclaves et l’humanité. Pour tout homme arrivant au pouvoir, l’Etat c’est lui, il le considère comme le chien regarde l’os qu’il ronge, et c’est pour lui qu’il le défend. Si le pouvoir rend féroce, égoïste et cruel, l’anarchie sera donc la fin des horribles misères dans lesquelles à toujours gémi la race humaine. Pas de liberté sans égalité ! Pas de liberté dans une société où le capital est monopolisé entre les mains d’une minorité qui va se réduisant tous les jours et où rien n’est également réparti, pas même l’éducation publique, payée cependant des deniers de tous. (…) Nous sommes [par ailleurs] athées, parce que l’homme ne sera jamais libre, tant qu’il n’aura pas chassé Dieu de son intelligence et de sa raison. __

  • Georges Marbeck : Vous avez toujours eu un attachement passionné aux animaux. Et une sainte horreur des souffrances que les humains leur font subir. Comme à ces albatros, martyrisés par les hommes d’équipage à bord de la Virginie, en route vers la Calédonie.

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  • Louise Michel : Après les avoir pêchés à l’hameçon, on les suspendait par les pieds pour qu’ils meurent sans tacher la blancheur de leurs plumes… Tristement, longtemps, ils soulevaient la tête, arrondissant le plus qu’ils pouvaient leur cou de cygne afin de prolonger la misérable agonie qu’on lisait dans l’épouvante de leurs yeux aux cils noirs… On m’a souvent accusée de plus de sollicitude pour les bêtes que pour les gens. C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre… Le cœur de la bête est comme le cœur humain, son cerveau est comme le cerveau humain, susceptible de sentir et de comprendre… Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes. C’est ainsi que ceux qui tiennent les peuples agissent envers eux. »
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