Le dessin de Jonaten du 28-11
Le dessin de Jonaten du 28-11 © Jonaten / Jonaten

Saint-Ouen, Seine-Saint-Denis. Des années. Plus de dix se sont écoulées, depuis le début du trafic au grand jour. Un immeuble qui se dégrade, des bris de carreaux, des tags, des détritus, ni nettoyage, ni réparation. Ce fut comme un signal. Le lieu, vide, était idéal pour développer en toute impunité un commerce de shit, qui a vite fait tâche d’huile dans la cité. Dix ans et la peur au ventre en rentrant, nous dit un article de Libération ce matin. On baisse la tête en rentrant chez soi, on évite de croiser le regard ou le pitbull des dealers, on n’ose se plaindre des nuisances, tandis que s’allonge la file des consommateurs-acheteurs, très vite informées de l’existence du lieu.

L’article recense des deals dans la cour de l’école maternelle. Accablant constat, qui a fait deux cents habitants du quartier prendre leur courage à deux mains hier, et se rassembler pour dénoncer cette situation.

Saisissante correspondance : quand la réalité dépasse la fiction. On pense à l’excellente série télévisée américaine The Wire, qui mettait en lumière la violence, l’expansion et la prospérité des trafiquants de drogue dans une cité de Baltimore. Comme aujourd’hui à Saint-Ouen, la question d’une dépénalisation des drogues se posait. Une expérience était même menée en ce sens, un échec. Comme dans la réalité, les policiers chargés de réprimer le trafic n’y pouvaient mais. Manquant d’effectif, de moyens de surveillance, de temps pour mener à bien une enquête. Jetant en prison des dealers et voyant s’installer aussitôt leur copie conforme au même endroit ou un peu plus loin. Arrêtant des mineurs à peine attrapés, déjà relâchés. Des gamins, de plus en plus jeunes. Les riverains sont exaspérés, désespérés pour certains.

Ils réclament des moyens et des hommes. Demandes bien difficiles à satisfaire, alors que le pays compte des centaines de points névralgiques comme celui-là, que la faucheuse de dépenses publiques est de sortie et que de toute façon, les maires de toutes tendances confondues l’ont constaté : des patrouilles, il y en a de moins en moins dans les quartiers dits sensibles.

Alors ? Pour l’instant ils ont choisi de se mobiliser en manifestant, régulièrement. Réponse bien pacifique à un problème de sécurité au quotidien. Jusqu’à ce qu’un riverain craque et tente de se faire justice lui-même ? On ne le souhaite pas, bien sûr. Mais pour les millions de personnes concernées par un tel voisinage dans tout le pays, droite et gauche ont échoué. Aucune promesse non-tenue ne leur a été épargnée. Comment s’étonner, dès lors, si l’abstention voire les extrêmes y réalisent un score important l’an prochain pour la présidentielle ?

Défaite. Coupable angélisme, coups de mentons inefficaces, inutiles rodomontades. Et au milieu des gens, des vies. L’angoisse. Chaque seconde. Comme à la télé. Sauf que c’est « pour de vrai », comme disent les enfants. Mais cette misère intéresse-t-elle réellement les pouvoirs publics depuis des dizaines d'années ?

© Audrey Pulvar

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