Le dessin de Jonaten du 30 mars
Le dessin de Jonaten du 30 mars © Radio France

Tout est philosophie et la philo est en tout. C’est peut-être la réflexion qui vous viendra à l’esprit en lisant les extraits de l’apparemment passionnant livre d’Yves Michaud, dont Philosophie Magazine nous donne un aperçu. Yves Michaud, professeur à Paris 1, auteur de plusieurs livres sur l’art, la violence entre autres, possède depuis plusieurs années une résidence secondaire sur l’île d’Ibiza. Ce petit bout de terre aux criques et reliefs heurtés, splendides, dont le bleu de l’eau semble tenir du surnaturel, peut-être, même au pic de la saison touristique, un havre de paix, agrémenté du sens de l’accueil d’une population habituée à voir converger, depuis des décennies, vers les beautés de l’île, des voyageurs du monde entier. Mais ce n’est bien sûr pas le calme que viennent y chercher la plupart des 2 millions et demi de touristes qui s’y déversent chaque été. Un nombre multiplié par presque 180 en 50 ans ! Yves Michaud y séjournait pour écrire ses livres, à l’abri de l’effervescence, mais comment demeurer insensible au réel quand on prétend écrire dessus ? Un jour, il a décidé de payer de sa personne, pour enquêter, dans tous les lieux « de perdition » (?) d’Ibiza, pour comprendre le fonctionnement de cette usine à plaisir. « Le tourisme, écrit-il, première industrie au monde, déplace plus d’un milliard d’être humains chaque année (…) Le tourisme, quelle que soit sa bonne ou moins bonne qualité, réunit des modes de regard, de vacance, de décrochage, de loisir et de divertissement très proches de l’expérience esthétique (…). Ibiza offre un concentré de cette expérience, un microcosme presqu’idéal réunissant le voyage- ( [sans] l’aventure), la libération, le dépaysement, la rupture, la jouissance – mais aussi la légèreté, le cliché et l’irresponsabilité.

Enfin, il y a le plaisir. (…) Quand, à partir du milieu des années 90, les grandes discothèques d’Ibiza, qui fermaient sur le coup de 7h du matin, se virent relayées par une offre after hours qui commençait à 8h et permettait de faire le tour du cadran jusqu’à l’ouverture des clubs et bars pre-party en début de soirée, les conditions d’une vie transformée intégralement en danse et en transe around the clock furent réunies. La consommation de drogue, qui permettait aux danseurs de tenir, ne manqua pas au tableau ». Et l’auteur de nous expliquer comment des « hôtels-boîtes de nuit », dont le client n’aura même plus à sortir, proposeront bientôt de faire la fête en continue. Du soir au matin et du matin au soir. Michaud nous raconte, avec parfois forces détails salaces, l’atmosphère « violemment sexuelle » des dance floors, les gogos girls, belles, musclées, minces, les toilettes fermées devant lesquelles ont fait la queue : c’est là qu’il est le plus simple de se droguer. La mousse montant, parfois jusqu’au cou, les foules qui se meuvent, flux et reflux, telles algues se déployant, gracieuses, au fond de l’eau, hypnotisées par le DJ, quand elles ne chavirent pas sous l’effet de gaz hilarants. « Ce n’est pas un hédonisme des plaisirs égrenés au fil des satisfactions, c’est un hédonisme d’ambiance et de flux », nous dit le philosophe reporter.

« Il ne s’agit pas d’avoir une succession de plaisirs intenses avec, entre eux, des intermèdes neutres, voire désagréables. Il s’agit de maintenir le plus longtemps possible l’état de plaisir, de ne pas en sortir, de s’installer, de s’immerger en lui »… au risque ? Au risque de perdre son identité personnelle et de sombrer dans l’addiction… Le plaisir, une industrie.

© Audrey Pulvar

Ibiza mon amour , d’Yves Michaud, extraits à découvrir dans le dernier numéro de Philosophie Magazine .

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