J’ai la chance d’être ami avec Ovidie. On se parle souvent, et de beaucoup de choses. Mais depuis le temps qu’on se connaît, il y a une question que je ne lui ai jamais posée.

Quand j’ai rencontré Ovidie, elle en avait terminé avec le porno. Ça faisait plus de 15 ans qu’elle n’était plus actrice dans des films X et un ou deux ans qu’elle n’en réalisait plus. Bien sûr, elle continuait à parler sexe et sexualité, mais d’un point de vue politique, d’un point de vue militant et féministe. Et ça n’était qu’une partie de son travail. Elle faisait surtout des documentaires pour la télé, donnait des cours de cinéma à la fac de Limoges et commençait une thèse en littérature. 

Pourtant,  j’ai vite compris que son ancienne vie d’actrice X lui collait à la peau. Il suffit d’aller déjeuner avec elle au resto et de voir comment les mecs la regardent… Il suffit aussi de voir comment elle réagit à ces regards…

Donc, voilà, la question que je n’ai jamais posé à Ovidie, c’est : comment tu vis quand tous les gens que tu croises peuvent, en un clic, te voir à poil sur Internet, en train de faire des trucs sexuels ? Comment tu vis avec cette mémoire qu’Internet porte de toi ? Alors même que c’était il y a vingt ans, et que tu fais tout autre chose aujourd’hui ? Comment ça agit sur ta vie ? Sur tes relations ? 

Ces questions - elles peuvent paraître exotiques à une grande partie de l’humanité. Moi, par exemple, autant que je sache, je ne me trimballe pas à poil, en train de faire du sexe, dans Internet. Mais la question posée par la vie numérique d’Ovidie, c’est en fait une question plus large. C’est : 

Quelle mémoire Internet garde-t-il de nous ? 

A mesure que nous vieillissons, à mesure surtout que vont vieillir des gens qui sont nés avec les réseaux et y ont documenté toute une part de leur vie, notre vie numérique devient le premier accès que les gens ont à nous. C’est même, pour utiliser une expression un peu grandiloquente, ce qu’on laissera à la postérité. Tous.

Finalement, un jour, on s’est installé. Et j’y suis allé franco, parce que ça sert à rien tergiverser. J’te l’ai fixée du regard, l’Ovidie et paf : alors tu vis comment avec ces images ?

L'équipe 

  • Producteur : Xavier de la porte
  • Réalisatrice : Hélène Bizieau
  • Illustration : Julien Mougnon