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Le figaro © Radio France

Avril 1984, à Versailles une grande manifestation réunit les opposants au « grand service public, laïque et unifié de l’Éducation nationale » rêvé par les socialistes. En juin, ce sont deux millions de personnes qui défilent au nom de la défense de l’école libre. Le projet est abandonné. Le gouvernement tombe. C’est une défaite pour le président de la République qui avait fait de cette idée une de ses 110 propositions. L’état de grâce n’est plus qu’un souvenir. Sous les lazzis, la statue du président se craquelle. Un pavé va achever de la fragiliser : un livre. Sur la couverture un homme tout de noir vêtu, chapeau, écharpe, pardessus : une chanson de Barbara, sans la rose. Son titre le Noir et le rouge. En quatrième de couverture, une photo de l’auteur, une jolie femme d’une quarantaine d’années. Catherine Nay a fait ses classes à l’Express, comme Michelle Cotta et Irène Allier, sous la férule de Françoise Giroud, avant de rejoindre la rédaction d’Europe 1. Plutôt classée à droite, elle justifie ainsi le choix d’un président socialiste comme sujet de livre : « « Ca m’embêtait de vivre sept ans avec un homme que je ne connaissais pas ». Le mot est charmant.

Le Noir et le rouge est né deux ans plus tôt, toujours à Versailles. Le 8 juin 1982, François Mitterrand y a réuni les dirigeants des sept pays occidentaux les plus industrialisés. Sur le péristyle de Trianon, on reconnaît Ronald Reagan, Margaret Thatcher, Helmut Schmidt, autour d’un Mitterrand souverain. Chez lui. Un ministre socialiste commente : « Je ne savais pas que Louis XIV avait succédé à Louis XV », allusion à la royale ascendance revendiquée par Giscard… Les fastes de l’événement la convainquent : le « corps du roi » est désormais incarné par cet homme qui s’est fait élire sur un programme de nationalisations et d’augmentation des fonctionnaires. Mitterrand sera un vrai monarque.

Qui est-il donc cet homme impassible qu’on dit charmeur ? Ce produit de la province converti à la lutte des classes ? Cet adversaire acharné du général de Gaulle qui semble si bien s’accommoder de la constitution de la V° République ? Il est le noir et le rouge. Par ces couleurs Stendhal désignait l’Église et l’armée. Catherine Nay, le christianisme et la Révolution.

Elle se met en congé d’Europe 1 et part sur les traces de son sujet. Elle voulait être journaliste pour « les voyages ». Elle ne sera pas déçue. Mitterrand la mène en Charente, pays de Rastignac : histoire d’une ambition, ce sera le sous-titre du livre. La Charente, une région pas très éloignée de Périgueux, sa ville à elle. Collège Saint-Paul pour lui, Institut Sévigné pour elle. Famille de notables SNCF, catholicisme, montée à Paris, fascination pour la politique, la presse, le pouvoir : comment Catherine Nay ne reconnaîtrait pas dans cet homme un milieu et un parcours qui sont tout simplement le sien aussi ?

Il y a bien sûr les sujets sensibles : la francisque, René Bousquet, l’Observatoire, le transfert des pouvoirs de justice à l’armée en Algérie (Mitterrand était Garde des sceaux). Des choses se savent, certaines se disent. Tout ne s’écrit pas. Ainsi l’existence de Mazarine.

-Je me souviens d’un déjeuner dans un restaurant de Saint Germain des prés, en terrasse. A une table voisine, François Mitterrand était attablé avec une jeune femme, au vu et au su de tout le monde. Avec eux, une enfant de deux ou trois ans. Il paraissait subjugué.

Pas un mot pourtant dans l’ouvrage : on est encore une époque où le respect de la vie privée est un dogme. Où le téléphone portable n’a pas transformé tout un chacun en paparazzi en puissance.

-Aurais-je appelé un ami photographe pour prendre la scène, aucun magazine ne l’aurait publiée.

Mitterrand sait qu’elle travaille sur lui. Elle a déjà rencontré sa famille, son ex, Catherine Langeais, René Pleven, Claude Estier etc… Il l’invite à l’Elysée. De cette rencontre, elle garde le souvenir de deux choses :

-Il m’a dit tout le mal qu’il pensait de Mendès, qui, estimait-il, l’avait trahi. Et il m’a raccompagné en me glissant : « Ne soyez pas trop injuste avec moi. »

Elle ajoute : « A un moment, il m’a lancé : « ce livre, vous ne le finirez jamais… » ; prophétie, menace voilée ? Cette phrase, ajoutée au scepticisme goguenard de l’homme qui partage sa vie, aiguillonne la journaliste, dès lors acharnée à boucler son travail d’investigation. Quand le Noir et le rouge paraît, elle est invitée à Apostrophes. Bernard Pivot lui demande quelle dédicace elle a rédigée pour le président. Réponse : « Cette enquête sur un sujet qu’il connaît bien ». Le lendemain, le livre s’arrache dans les librairies. Il s’en vendra plus de 400 000. Tiens, le nombre de manifestants pour la défense de l’école libre, à Versailles.

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