Le figaro
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Aujourd'hui, l'émission est en partenariat avec le journal Le Figaro .

"Cinq ans après celui d’Anne Frank, le journal de la jeune hongroise réfugiées en France, a touché des millions de lecteurs."

Bruno Corty

Cette année-là, deux géants des lettres disparaissent : Paul Claudel et Thomas Mann. Et si peu se souviennent que le prix Goncourt a été décerné à Roger Ikor pour Les eaux mêlées, l’histoire littéraire retient en revanche les retentissants débuts d’une jeune femme de 24 ans d’origine hongroise, Christine Kovach de Szenfrö, qui se fait appeler Christine Arnothy. Un nom pas tout à fait inconnu des lecteurs du Parisien libéré puisque le quotidien cofondé par Claude Bellanger et Emilien Amaury, lui avait décerné un an plus tôt, par la voix de son président, l’académicien Georges Duhamel, son « Grand Prix Vérité » pour un manuscrit encore inédit intitulé J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir. Dans cette autobiographie poignante la jeune femme, née d’un père aristocrate austro-hongrois et d’une mère issue d’une grande famille juive de Pologne, raconte comment pour survivre dans Budapest occupé par les Allemands et bombardée par les Russes, ses parents et elle ont du se terrer des mois durant dans la cave de leur immeuble au bord du Danube.__

Quand elle évoque cinquante-six ans après, cette incroyable histoire, Christine Arnothy, installée au bar du Ritz devant un verre de thé frais, a ses yeux d’un bleu très clair qui se mouillent. «Je vois les cadavres dans les rues de Budapest comme si c’était hier. A l’époque je n’avais pas conscience du danger; je n’ai jamais pensé que je pouvais mourir. Sinon je ne serais jamaissorti au péril de ma vie pour voler des bougies et des crayons Staedler n°2 pour écrire chaque jour notre aventure dans ma cave.»

Depuis l’âge de huit ans, Christine écrit et dévore les classiques de la littérature française et allemande. Son professeur de père, qu’elle adore, ne comprend pas qu’elle veuille assouvir cette passion au fond d’une cave crasseuse : « Ma petite fille, tu abîmes tes magnifiques yeux. Personne ne sait ce qui se passe à Budapest et tout le monde s’en moque» lui répète-t-il.__

Les scènes de son livre traduit dans 42 pays et vendu, rien qu’en France, à quatre millions d’exemplaires, resurgissent cet été 2011. La romancière évoque les chevaux entravés par les Allemands qui mourraient de soif et qu’elle sauva avec son père. Elle raconte l’eau des termes souillée par les cadavres. Et ce bâtard tout fou et fidèle qu’elle fut contrainte d’abandonner lors de leur fuite vers l’Autriche. « Il est toujours là, ce chien, il m’obsède comme la cave. »

Quittant ce pays où elle n’a jamais été heureuse, elle emporte dans la doublure de son manteau ses feuillets griffonnés. Plus tard, à Bruxelles, elle entend parler du « Grand Prix Vérité » du Parisien libéré et se lance à toute force dans la rédaction d’un manuscrit : « J’ai tapé toute l’histoire avec deux doigts sur une Remington et l’ai envoyée à Paris. La date de remise du prix était un 17 décembre et l’attente du verdict me mettait dans un état terrible, quasi suicidaire. » Comme si toute sa vie, son avenir se jouait sur ce coup de dés. « Le 16 décembre dans la nuit, une lettre express de Paris m’annonçait l’incroyable nouvelle et me priait de me trouver le lendemain chez Lucas Carton pour la remise du prix en présence de Georges Duhamel de l’Académie française . » Comme elle était alors sans -papiers, c’est un jeune diplomate de Bruxelles, où elle réside alors, qui la conduit en France . « Je suis finalement arrivée dans une petite robe noire sans doute achetée dans un Prisunic. Je m’en moquais bien. Sur place, m’attendait tout un aréopage dont le célèbre journaliste-reporter Michel Droit avec son micro. Cela dépassait le rêve car je ne pouvais imaginer ça . » Elle voit aussi arriver un homme mince, de haute stature qui n’est autre que Claude Bellanger, grand résistant et directeur du Parisien libéré . Coup de foudre qu’elle résume d’une formule lapidaire : « Je me suis dit: fuyons» . L’homme a vingt ans de plus qu’elle et tous deux sont mariés.

Il leur faudra attendre dix ans pour pouvoir se marier. En attendant, Claude Bellanger va jouer le conseiller du jeune écrivain qui dès ce 17 décembre 1954 se retrouve de partout sollicité. « Un tout petit monsieur qui occupait des fonctions importantes chez Gallimard voulait une option sur le livre. Puis un autre aussi et un troisième. Je ne savais rien de ce monde, j’ai dit oui à tous. Claude m’a conseillé d’aller chez Fayard. Là on ma demandé ce que je voulais comme avance pour le livre. Comme si j’avais la moindre idée! Je ne connaissais la France que par Giraudoux et Balzac! »

Le livre paraît donc en 1955 (soit cinq après Le Journal d’Anne Frank chez Calmann-Lévhy) sous le titre choisi, dès le départ par Christine Arnothy : « Ils le trouvaient un peu long mais j’ai tenu bon . » Si l’accueil que lui réserve la critique parisienne est mesuré, la presse de province ne s’y trompe pas. On peut lire, par exemple, dans l’Alsace du 16 juin : « Ce tout petit livre est à retenir parmi ceux qui auront plus tard le mystérieux pouvoir d’évoquer les grandes misères de la dernière guerre.» Christine Arnothy ignorait encore que quelques mois plus tard__ , les soldats Russes qu’elle et ses parents avaient fuis rentraient à nouveau en armes dans Budapest pour mettre un terme à la révolution.

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