L’histoire d’une jeune fille de 19 ans, amoureuse du beau révolutionnaire antisocial, Audry Maupin dont le destin a basculé une nuit, il y a 23 ans. Avec Patricia Tourancheau, journaliste indépendante.

Photo prise le 17 septembre de Florence Rey, co-auteur avec Audry Maupin de l'équipée meutrière d'octobre 1994, à l'ouverture de son procès devant les assises au palais de justice de Paris.
Photo prise le 17 septembre de Florence Rey, co-auteur avec Audry Maupin de l'équipée meutrière d'octobre 1994, à l'ouverture de son procès devant les assises au palais de justice de Paris. © AFP / MICHEL GANGNE

Florence Rey, c’est l’histoire d’une jeune fille de 19 ans, amoureuse du beau révolutionnaire antisocial Audry Maupin dont le destin a basculé une nuit, il y a 23 ans. 

Le 4 octobre 1994, à 21h25, le couple escalade la grille d’enceinte de la préfourrière de Pantin, et braque les deux gardiens de la paix qui surveillent les lieux, avec des fusils achetés à la Samaritaine. Ces deux étudiants dans la dèche qui squattent une maison à Nanterre ont un projet pour gagner de l’argent : voler des armes de police pour commettre des hold-up. Mais plusieurs grains de sable vont enrayer leur plan. Déjà, ils comptaient attacher les deux gardiens au radiateur avec leurs menottes, mais ils n’en ont pas. Du coup, le duo asperge les victimes de gaz lacrymogène et s’enfuit. Mais ils voient un gardien débouler dans la cour et le croient lancé à leurs trousses. Ils ne savent pas que le policier sort juste pour se nettoyer les yeux avec de l’eau. Ils paniquent et au lieu de rentrer comme prévu en RER, s’engouffrent dans un taxi et somment le conducteur de les « emmener place de la Nation, et vite ». 

A Nation, le conducteur croyant se tirer d’affaire fonce dans un fourgon de police mais ses occupants pensent à un accident et en descendent sans se méfier. Alors Audry Maupin ouvre le feu et abat deux gardiens de la paix plus le chauffeur de taxi guinéen. Florence Rey tire elle aussi, avec le fusil à pompe mais elle ne tue personne. Le couple à la Bonnie and Clyde poursuit sa route. Il braque un automobiliste : « Fonce, fonce ! Sors-nous de là ». Il obéit. Poursuivis par un policier à moto dans le bois de Vincennes, ils le ciblent par la lunette arrière, et le touchent mortellement. A 21h50, avenue de Gravelle, un barrage stoppe la course folle de la R5 : Audry Maupin est abattu à son tour. En 25 minutes, il y a eu cinq morts sur le pavé parisien. 

La jeune fille est arrêtée et conduite au 36 quai des Orfèvres

A la brigade criminelle, elle se tait, ne dit pas un mot, pas même son nom. Il faut attendre le lendemain à 11 heures pour qu’elle le donne, REY Florence, ainsi que son adresse chez ses parents à Argenteuil. La préfecture de police remet aux journalistes la photo anthropométrique de Florence Rey On découvre alors le visage de cette gamine aux cheveux taillés à la sauvageonne et au regard provocant ou hagard, elle est si jeune, ce visage ne cadre pas avec les faits. A la Crim’, son manque de coopération intrigue ou énerve les enquêteurs qui l’interprètent comme un silence calculé. Ils la comparent à l’égérie d’Action Directe Nathalie Ménigon. Ils supposent que le duo formait un embryon de groupe armé, et concoctait des actions signées avec des revolvers de police. Ils se demandent aussi si ce ne sont pas des « casseurs » anti-flics qui se sont illustrés six mois plus tôt dans les manifs contre le SMIC-jeunes. 

Le ministre de l’intérieur Charles Pasqua en profite pour réclamer le rétablissement de la peine de mort pour les tueurs de policiers. Des journaux assimilent le couple Rey-Maupin aux sanguinaires du film d’Oliver Stone, Tueurs nés. La fille devient le symbole des révoltés qui arborent des tee-shirts à son effigie. Florence Rey ne fournit aucune explication pendant six mois. Les psychiatres attribuent ce mutisme au « choc réactionnel ». Et puis, elle fera au juge le récit de l’engrenage malheureux du 4 octobre et de son parcours avec Audry rencontré quinze mois plus tôt, la veille des épreuves du bac. 

C’était son premier amour. Audry, ce fondu d’escalade, elle l’a suivi encordée dans des voies difficiles, pour se surpasser. Elle l’a suivi aussi dans des réunions clandestines de l’ultra gauche et par besoin de reconnaissance, elle a insisté pour l’accompagner dans ce coup à Pantin, à la place du 3ème homme Toumi Dekhar. Mais elle culpabilise d’avoir adhéré « à l’idée irréfléchie » de son compagnon, l’antiraciste et l’antimilitariste qui a pourtant semé la mort, les armes à la main, et « a fait souffrir beaucoup de gens » : « Audry ne s’est pas demandé si j’avais envie de mourir à 19 ans ». La cour d’assises l’a condamnée en 1998 à vingt ans de réclusion comme complice. Elle a été libérée en 2009 au bout de 15 ans. 

Qu’est-elle devenue ? 

Une jeune femme ordinaire. Elle a été la compagne du cinéaste Jacques Richard, assistante de production et figurante sur le film « L’Orpheline ». Elle a un trou de 15 ans dans son CV qu’elle comble avec les diplômes passés en prison, théâtre, gestion, bureautique, informatique, etc. Elle aspire à « une vie normale » et n’a jamais compris pourquoi son affaire fit tant de bruit. Elle a payé sa dette à la société et a le droit à l’oubli. 

Lorsque je l’ai croisée à un salon du livre où elle est venue me voir, je l’ai trouvée bien dans sa peau, plus jeune que ses 42 ans comme si le temps s’était arrêté. Elle ne veut plus évoquer cette folie d’un soir qui a plombé sa vie. J’ai compris qu’elle ne veut pas réduire son existence à ces faits, qu’elle est passée à autre chose, et désire rester incognito. 

Patricia Tourancheau, journaliste freelance est "fait-diversière", longtemps pour Libération, aujourd’hui pour l’OBS et le site Les Jours. Elle est l’auteur notamment du « 36, histoires de poulets, d’indics et de tueurs en série » au Seuil et de « Guy Georges, la Traque » chez Fayard.  

Les invités
L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.