Acquitté en 2006, il avait aidé sa femme à mourir. Jean-Philippe Deniau, chef du service police/justice à France Inter, raconte ce procès émouvant.

C’est une histoire qui nous prend au dépourvu. Parce qu'elle pourrait être la nôtre. Parce que c'est une histoire d'amour d'un bout à l'autre de ce dossier pénal. 

L'histoire de Morten, un journaliste danois, qui tombe amoureux d'Emmanuelle, une jeune angevine. Mais en 2000, juste après la naissance de leur enfant, le cancer se déclare et anéanti la santé de la jeune femme. Jusqu'en janvier 2003, quand elle tombe dans le coma. Ses rares périodes de réveil sont des crises de douleurs insoutenables. Entre deux spasmes, un jour, elle dira à Morten "Je veux mourir". Les médecins diagnostiquent un décès rapide, dans 2 jours peut-être. 

Ce 11 janvier, de nouveau seul dans la chambre de son épouse, Morten effeuille les roses qui décoraient la chambre d'Emmanuelle, il place dans ses bras une peluche porte-bonheur et appuie sur la seringue pour délivrer d'un coup le Tranxène et la Morphine qu'elle recevait au goutte à goutte. Puis il appelle les infirmières qui viendront constater le décès. 

J’ai voulu l’aider

Aux yeux de la justice, Morten est un meurtrier. Devant les assises du Maine-et-Loire, il risque jusqu'à 30 années de réclusion criminelle. Alors Morten parle simplement aux jurés, leur explique la maladie. Ce cancer généralisé au sein, au foie et au cerveau. 

"A chaque rémission, elle prenait conscience de son état". Puis il raconte la paralysie totale, l'état désespéré, le stade irréversible, le stade dépassé, l'espérance de vie qui ne se compte plus qu'en heures. Ces dernières heures où Morten avait installé des grandes photos de leur petit Axel au plafond de la chambre d'hôpital pour qu'Emmanuelle puisse les regarder avec ses yeux qui ne bougeaient plus. 

Alors, ce 11 janvier, "j'ai voulu l'aider" explique Morten. "C'était un acte d'amour, sur une impulsion, je regrette la mort mais je ne regrette pas le geste". "Je comprends très bien" ponctue le président de la cour d'assises qui n'évoque même plus la victime mais la malade. Puis le psychiatre Serge Bornstein évoquera l'euthanasie par amour : "Il faut le laisser assumer son geste pour qu'il fasse son propre deuil, il est dans son chagrin, uniquement dans son chagrin". 

Est-ce que la loi des hommes peut le condamner ?

Dans cette cour d'assises d'Angers, tout le monde comprend Morten, les familles, les témoins, les experts, tout le monde comprend son geste. Même le commissaire qui entendra Morten à l'ouverture de l'enquête se souvient de cet homme abattu, effondré : "Je n'avais pas en face de moi un criminel comme d'habitude, il m'a parlé de calvaire, de souffrance, il m'a raconté qu'elle ne réagissait plus, qu'il s'était mis en face d'elle et qu'il avait constaté qu'elle ne le regardait plus, il a senti que c'était le moment". 

"Dans son dernier regard, j'ai cru la voir me demander de l'aide" enchaîne Morten. "Je voyais qu'elle avait décidé de ne plus lutter, qu'elle n'en pouvait plus. La veille, c'était notre anniversaire de mariage, je lui avait apporté ces roses, mais elle n'avait pas réagi.

La maman d'Emmanuelle, en larmes, évoque le dévouement de son gendre. "Il était avec elle jour et nuit, il était à bout de la voir souffrir." Et le papa de Morten d'invoquer l'acte d'amour de son fils. "Est-ce que la loi des hommes peut le condamner ? Morten et Emmanuelle ont déjà été condamnés par la maladie, ce procès, c'est vraiment trop". Il précisera d'ailleurs qu'au Danemark, son pays, la justice qualifie cet acte de meurtre par compassion, pour atténuer la peine. 

Le crime passionnel reste un crime

Dans ce contexte, difficile est la tâche de l'avocat général qui ne peut laisser un crime impuni. Alors il rame à contrecourant d'un sentiment général qui traverse la salle d'audience. 

« J’ai conscience de l’émotion qui est la vôtre, et je la partage » attaque Thierry Phelippeau. « Je suis moi aussi bouleversé par l’histoire terrible de ce couple, je comprends vos doutes sur la nécessité de réprimer cet acte, les rapports entre l’être humain et sa propre mort est l’une des questions les plus sensibles de la société. Mais le respect de la vie est une valeur absolue. Et votre mission est d’appliquer la loi » adresse l’avocat général aux jurés. « Monsieur Janssen était sans doute animé des meilleurs sentiments mais le crime passionnel reste un crime. Il s’est approprié le moment de la mort. C’est un homme de qualité que vous avez à juger mais il y a ce geste que vous devrez réprimer dans le principe. Ne faites pas en sorte que l’on puisse retenir qu’un proche d’un malade en fin de vie puisse seul prendre la décision de l’abréger. » 

Thierry Phelippeau demandera aux jurés de prononcer une peine de 2 ans de prison avec sursis, « le juste équilibre entre la nécessaire humanité et le rappel à la loi ». La cour d’assises a délibéré en un temps record, à peine trente minutes. Les jurés sont revenus dans la salle d’audience sans parvenir à retenir un sourire. Le président a prononcé l’acquittement accueilli dans la salle par un tonnerre d’applaudissements qui ont couvert la désapprobation du magistrat. Et nous journalistes, sur les bancs de la presse, nous sommes regardés les yeux rougis par cette même émotion terrible d'avoir vécu un moment de justice inoubliable.

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