Le 18 novembre 2013, à 10h10, un homme armé en parka kaki entre dans le hall de Libération, 11 rue Béranger à Paris, et tire dans le dos d’un assistant photographe.

Un document tiré d'images de vidéosurveillance prises le 18 novembre 2013 et diffusé le 19 novembre par la préfecture de police de Paris montre Abdelhakim Dekhar
Un document tiré d'images de vidéosurveillance prises le 18 novembre 2013 et diffusé le 19 novembre par la préfecture de police de Paris montre Abdelhakim Dekhar © AFP / AFP PHOTO/PREFECTURE DE POLICE DE PARIS/HO

Atteint d’une balle à sanglier de type Brenecke qui a perforé son poumon, César ne doit sa vie sauve qu’à un informaticien, pompier volontaire. A 11h35, le « tireur de Libération » rallie le quartier d’affaires de La Défense et cible les murs de la Société Générale, puis il prend en otage un retraité, et prétend sortir de prison. Il se fait déposer sur les Champs Elysées puis se volatilise. 

Le même homme coiffé d’une casquette verte avait fait irruption à BFM TV le 15 novembre à 7 heures. Il avait menacé un rédacteur en chef, manipulé son fusil, éjecté deux cartouches puis avait lancé : « La prochaine fois, je ne vous louperais pas ». 

Une chasse à l’homme s’engage à Paris

Pour la première fois, les photos d’un fugitif captées par des caméras de vidéo-surveillance sont publiées dans un appel à témoins public de la PJ, relayé par tous les médias. 

C’est ainsi que le 20 novembre, Sébastien Lemoine, un habitant de Courbevoie se présente au commissariat. Il a reconnu la silhouette d’Abdelhakim Dekhar, un type qu’il a rencontré en Angleterre et hébergé chez lui. Il l’a revu la veille et Dekhar lui a avoué en faisant allusion aux coups de feu à Libé : « J’ai fait une connerie ». 

Les indications du logeur du suspect conduisent les policiers dans un parking des Hauts-de-Seine où le tireur repose dans une voiture, inconscient, et entouré de boîtes de médicaments. Il a tenté de se suicider. Son empreinte génétique correspond bien à l’ADN prélevé sur une cartouche à Libé, sur une autre à la Défense et sur la porte de la voiture de l’otage. 

Complètement mytho

Abdelhakim Dekhar est né le 24 septembre 1965 à Algrange en Moselle. La brigade criminelle connait bien cet état civil et les journalistes aussi. Sous l’alias de « Toumi », Dekhar était en effet le 3ème homme de la fusillade de la Nation perpétrée par Audry Maupin et Florence Rey en octobre 94. C’est lui qui avait acheté l’un des fusils à la Samaritaine et qui attendait devant la préfourrière pour récupérer une arme de police volée aux gardiens, un plan foireux imaginé par Dekhar et Maupin. 

Au procès d’assises en 98, Dekhar alias Toumi paraissait bien falot et complètement mytho, en mission militaire soi-disant, prétendument infiltré par les services secrets algériens pour lutter contre l’islamo-gauchisme. Il raconte encore cette fable aujourd’hui. 

Condamné alors à quatre ans de prison pour « association de malfaiteurs », Dekhar, ayant déjà purgé sa peine, était ressorti libre du tribunal. Il avait disparu, en Angleterre. Il réapparaît quinze ans plus tard en tenue militaire en train de régler ses comptes avec la presse, le capitalisme et la grande finance. 

"Infâmes journaputes"

Dans un texte de revendication, Dekhar attaque violemment les « infâmes journaputes (sic) qui croyez transmettre la vérité au public alors que vous êtes payés pour nous faire avaler le mensonge à la petite cuillère » et poursuit : « D’outre-tombe, je vous encule par l’entremise de mes coreligionnaires ».  

Même logorrhée face au juge. L’auteur de ces tentatives d’homicides, fils d’immigrés, réclame un statut de prisonnier politique, et se sent « un indigène de la République ». Entre idéologie et délire, cet autodidacte en philosophie et en révolution se prend pour un résistant et a appelé son premier fils Manoukian, comme le leader arménien des Francs Tireurs et Partisans FTP-Moï placardé sur l’Affiche rouge des nazis en 1944. 

Abdelhakim Dekhar vient d’être jugé par la cour d’assises de Paris au mois de novembre

Le mobile de ses actes est resté nébuleux. Mais l’on comprend que cet antisocial qui n’allait pas bien dans sa tête, a basculé après une peine infligée à Londres pour violences conjugales et la déchéance de son autorité parentale, puis le décès de son frère d’une tumeur au cerveau. 

C’est par désespoir qu’il aurait agi et par volonté d’être abattu par la police, un « suicide altruiste », plutôt de s’immoler dans l’indifférence générale. Pourtant, Dekhar ne cherchait pas la confrontation avec la police mais se planquaitL’accusé jure qu’il n’avait pas l’intention de tuer l’assistant photographe mais utilisait néanmoins des balles à sanglier…

Quant à sa cible, Dekhar, qui a été « éduqué par Sartre, fondateur de Libération », l’a choisie car il ne supportait plus le « tournant inimaginable de ce journal qui s’est fait le chantre de la doctrine néolibérale. Libé a bifurqué, pour moi c’est douloureux. Le but était de m’en prendre à la structure, pas à la personne humaine ». Mais l’avocat général a requis et obtenu 25 ans de réclusion criminelle avec une période des deux tiers de sûreté pour ce tireur dérangé qui voulait « tuer les autres par dépit social ». 

Patricia Tourancheau, journaliste freelance est "fait-diversière", longtemps pour Libération, aujourd’hui pour l’OBS et le site Les Jours. Elle est l’auteur notamment du « 36, histoires de poulets, d’indics et de tueurs en série » au Seuil et de « Guy Georges, la Traque » chez Fayard.  

Les invités
L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.