En regardant Hélène Castel face à ses juges, impossible de l’imaginer cagoule sur la tête, arme au poing, tenir en respect les otages du hold-up de la rue Lafayette, ce 30 mai 1980

Et pourtant, elle l’a fait. Un hold-up, tout ce qu’il y a de plus banal dans les années 80. Ils sont 7 cagoulés et armés donc, ils vident les coffres de la BNP de la rue Lafayette. Mais les policiers ont été alertés. Et à leur sortie, les gangsters sont pris en chasse. L’un d’entre eux est abattu, 3 autres arrêtés, les 3 derniers prennent la fuite. 

En 1984, un premier procès condamnera le trio des interpellés à 10, 8 et 5 ans de prison. En 1988, l’un des 3 fuyards rattrapé entre temps sera à son tour jugé et acquitté. Enfin, il y a Hélène Castel. Elle a très vite quitté la France, partie refaire sa vie à New-York, puis au Mexique. 24 ans de fuite. « Je ne souhaiterais même pas ça à mon pire ennemi ». Elle sera arrêtée quelques jours avant la prescription. 

« Une fois » raconte-t-elle aujourd’hui, « une fois seulement j’ai failli revenir en France, en 1984 justement, quand j’ai appris la condamnation de mes anciens camarades, j’ai hésité à rentrer pour me rendre. Mais j’étais apeurée, je tremblais de la tête aux pieds à chaque fois que je repensais à la violence insupportable de mon passage à l’acte catastrophique. Je n’arrivais pas à faire face à une réalité que j’avais ensevelie ». 

On avait un projet collectif solidaire et humain

Dans le box des grandes assises de Paris, c’est une intellectuelle qui comparait, comme sa mère, psychiatre, comme son père, le sociologue Robert Castel. L’accusée improbable est douce et volubile. Elle croise ses mains quand elle cherche les rares mots de français que son exil au Mexique lui a fait oublier. 

« Je suis soulagée de pouvoir enfin mettre en mot ma vérité » confie-t-elle à la cour d’assises. Et elle raconte longuement son enfance, abandonnée à elle-même dans cette famille permissive, « trop permissive » sourit-elle en décrivant une éducation bourgeoise post-soixante-huitarde. 

A peine majeure, elle part vivre en squat « parce qu’on avait un projet collectif solidaire et humain » explique-t-elle à la cour, « on voulait ouvrir un restaurant autogéré mais on n’avait pas d’argent. Alors, on a décidé d’aller prendre des sous à la banque » constate l’ancienne militante anti-globalisation des années Giscard, avec un mélange d’amusement et de gravité. « J’étais abstraitement contre ce hold-up mais j’étais prisonnière de mes illusions » constate-t-elle un peu comme une grande sœur évoquerait les bêtises de sa cadette. 

Robert Castel, qui a si bien décrit la société française de la fin du XXème siècle, ne comprend toujours pas tout ce qui s’est passé dans sa propre famille. « Je n’accepte pas le mot hold-up pour ma fille ». « C’est quand même un crime » gronde l’avocat général. « C’est plutôt une immense connerie » rectifie l’incorrigible père. « Quelle différence faites-vous entre un crime et une connerie ? » sonde le président. « Ce qu’elle a fait n’était pas inspiré par la mesquinerie » définit le sociologue. 

La veille au soir, j’ai failli tout annuler

Il y a également les complices, comme Monsieur Z, l’amant d’Hélène Castel à l’époque de la « rue Lafayette » comme il dit en évoquant le hold-up. « Mais quand j’y repense, je tombe sur un autre que moi » sourit cet ancien gangster de pacotille aujourd’hui psychiatre. « Je me souviens que le rôle d'Hélène était de surveiller les deux guichets vitrés de la caisse, mais ce jour-là, il n’y avait personne et elle s’est retrouvée sans emploi. Elle a fait de la figuration délibérée. La 'rue Lafayette', on aurait pu le faire à 4, tout ça relevait d’un collectivisme inapproprié. Je me souviens aussi » ajoute Monsieur Z le regard rempli de regrets « que la veille au soir, j’avais failli tout annuler. » 

Il y avait Madame X. , autre complice de l’époque, aujourd’hui documentaliste et historienne, elle aussi se méfie des souvenirs. « On était une sorte de fratrie, Hélène était comme ma petite sœur, elle a été happée, on n’était pas très mature, presque régressifs. On avait tous une bonne raison de récupérer de l’argent et la banque était pour nous la pire des choses. Ca reste pour moi une fuite en avant suicidaire, l’évènement le plus grave de ma vie mais certainement pas le plus important.

Pour les anciens employés de la BNP qui témoignent à la barre, le temps a fait son œuvre. Aucune agressivité. L’ancien directeur de l’agence, blessé au genou, dit qu’il a toujours prôné la réinsertion. Une ancienne secrétaire assure que ce mauvais souvenir est désormais rangé. Et à chacun, Hélène Castel témoigne de son émotion, un mouchoir dans la main. « Je suis désolée que mon intervention dans votre vie ait pu causer de tels dommages ». « On a chacun ses souvenirs » lui répond presque désolée une des guichetières de l’époque.

Sa réinsertion est faite, son avenir est assuré

"Je me fiche de savoir si mon réquisitoire est aussi une plaidoirie » confesse le représentant de l’accusation, « son crime est grave mais elle n’a pas tiré, elle n’a pas pris d’otage. Sa réinsertion est faite, son avenir est assuré, sa parole est libérée, sa contrition est acquise, ses regrets sont sincères, d’une sincérité absolue » assure Philippe Bilger. « Je ne vais pas en faire une sainte laïque, tomber dans le romanesque de ces procès que nous aimons tant parce qu’ils se font non pas contre mais avec l’accusée. La vie d’Hélène Castel, ce sont deux histoires qui ne sont pas écrites dans le même livre. Elle a commis ce crime entrainée par les autres, du bout des lèvres, c’était la consécration de sa détresse. Ce procès sera le dernier effet libératoire de son superbe processus de réinsertion. » 

Et Philippe Bilger réclame une condamnation qui ne la renverra pas en prison, 3 ou 4 ans avec beaucoup de sursis. Hélène Castel sera condamnée à 2 ans de prison avec sursis, peine symbolique accueilli dans les larmes, les larmes du soulagement. 

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