Caroline Benjo est passionnément la fille de sa mère, elle l’affirme, elle rayonne, ses yeux étincellent, comme si elle évoquait l’élixir à l’origine de sa force.

Caroline Benjo
Caroline Benjo © Académie des César

Mais rien d’étouffant dans ce lien, car l’air ne s’est pas raréfié autour de Line, au contraire le vent souffle fort. Nous sommes dans un roman épique, pas dans la Bibliothèque rose…

Le goût qui lui est associé se doit donc d’être généreux et épicé, comme sa tchoutchouka.

Line est une femme que Caroline aurait adoré connaître si elle n’avait pas été sa mère. Quelques images… 

Elle apparaît dans un paysage du Maroc où elle est née ; une fillette aux cheveux d’un blond si blanc qu’on la surnomme Chibania, "la vieille" ; petite rebelle qui se balade seule dans les champs avec son chien-loup et qui un jour découvre ce qui va changer sa vie : une bibliothèque, chez une cliente de la boucherie familiale à qui elle venait faire une livraison. Et elle en lira tous les livres, en commençant par Zola car le nom était joli… 

Des décennies plus tard, Line a quasiment perdu la vue. Elle ne peut plus lire, elle ne peut plus voir le visage de sa fille, et pourtant sa joie de vivre phénoménale demeure. Elle continue de faire la cuisine, y compris la tchoutchouka, sans se tromper dans le dosage des épices… 

Image d’elle dans les rues de son quartier à Paris  : un feu follet ! Elle marche très vite, manie sa canne blanche comme une arme, si bien que certains la soupçonnent de faire semblant d’être aveugle… 

Elle fait signer une pétition quand un mari ne reconnaît pas ses droits à la femme dont il se sépare après une vie de labeur à la caisse de son commerce. 

Quelques années plus loin… Mère et fille se connaissent par cœur, pourtant Caroline demande à une amie journaliste – il s’agit de moi – d’interviewer sa mère au magnétophone. Ce n’est pas formulé, mais toutes les trois savons : par cette entremise, Line parle à sa fille qui écoutera… après sa disparition. Elle dit probablement les choses les plus importantes de sa vie, mais sans perdre le sens de la mise en scène car c’est une conteuse-née. Line a donné à sa fille une force énorme mais elle sait qu’une seule chose lui fait peur. 

Nous y voilà… Line s’en va, elle a quatre-vingt-quinze ans, les choses se sont accélérées, elle est à l’hôpital, elle demande à signer ses directives anticipées, elle veut qu’on lui administre une sédation profonde. Cela met en branle tout un processus. Sa fille doit se battre avec l’administration hospitalière. 

Arrêt sur image… Line est en train de réussir un dernier tour de force : 

La peur de Caroline a changé de nature, toute sa vie l’idée de perdre un jour sa mère l’a terrifiée, et à présent elle craint par-dessus tout de ne pas pouvoir accéder à la demande de Line de partir. 

Cela a été leur dernière œuvre commune. 

Épilogue… Née catholique dans un pays musulman où elle a vécu cinquante ans, Line a été mariée à un juif, l’amour de sa vie. Tout en voulant une cérémonie laïque, cela lui plaît qu’une femme rabbin s’y exprime, à la condition qu’elle veuille bien refléter cette triple appartenance, ce qui est fait. 

Elle aurait bien un dernier message  : « Dis-leur à tous, ma chérie, qu’il n’y a qu’un seul Dieu ! » Il fallait qu’elle ait le dernier mot.

La recette de la tchoutchouka

Line a dicté sa recette pour que ses amis la mangent comme si elle l’avait faite, avec des "surtout tu n’oublies pas ceci", "tu mets bien cela comme ça". La voici donc avec ses mots, on a l’impression de l’entendre

Ingrédients 

  • 4 grosses tomates cœurs-de-bœuf  
  • 1 tête d’ail 
  • 1 clou de girofle
  • 1 gousse de cardamome écrasée
  • Gingembre frais ou en poudre 
  • 4 morceaux de sucre 
  • 1 boîte de tomates entières 
  • 8 poivrons rouges et jaunes 
  • 2 bouquets de coriandre fraîche 
  • 1 piment bec d’oiseau écrasé 
  • 3 pistils de safran 
  • Huile 
  • Sel

« Tu prends et découpes quatre belles tomates cœurs-de-bœuf, ce sont celles qui ont généralement le plus de jus. 

Tu tailles une tête d’ail entière en lamelles fines. 

Tu mets tout à froid dans une grosse cocotte.

Tu fais tiédir avec un peu d’huile un clou de girofle, une cardamome écrasée et un peu de gingembre (frais ou en poudre) mais pas trop. 

Tu rajoutes un à quatre morceaux de sucre pour enlever l’acidité de la tomate (tu goûtes). 

Au bout d’une demi-heure, tu ouvres une boîte de tomates d’un kilo, tu les concasses, tu mets le jus aussi, puis tu remets à cuire à petit feu pendant au moins une heure et demie.

Ensuite, tu ajoutes les huit poivrons qui auront été au préalable grillés au four, entiers et sans ajout, tu auras enlevé leur peau et les pépins, et surtout tu les mets avec leur jus de cuisson dans le confit de tomates et tu laisses cuire pendant une heure. 

Tu laves deux bouquets de coriandre. Bien les ficeler, les mettre de côté.

Vingt minutes avant la fin de la cuisson, tu mets un piment bec d’oiseau écrasé et la coriandre, toujours à feu très doux (et d’ailleurs toute ta cuisine à feu très doux, c’est meilleur)… 

Tu ajoutes deux ou trois pistils de safran dix minutes avant la fin pour éviter l’amertume. 

Tu touilles bien, tu ajoutes du sel évidemment, tu vérifies la cuisson, ça ne doit pas être trop liquide (si c’est le cas, tu laisses le liquide s’évaporer). 

Et tu manges froid, bien sûr ! Avec du bon pain, ou à l’israélienne avec deux oeufs au plat au milieu, un délice. »

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