Deuxième volet de la série d'entretiens avec Jean-Claude Carrière,, dramaturge, romancier, scénariste. Il a également ondé la Fémis, l'école du cinéma. Et est devenu au fil des ans spécialiste de philosophie, de sciences, d'astrophysique, de théâtre, et de civilisation.

Jean-Claude Carriere
Jean-Claude Carriere © Radio France / Anne Audigier

Extrait de l'entretien

François Busnel : Il y a une spécialité aussi qui est la vôtre : La gastronomie, mais peut être aussi le vin. 

Jean-Claude Carrière : Oui, je suis né dans le vin, si j'ose dire. Je suis né pendant les vendanges. J'allais dire ma mère était à la vigne, non, mais mon père, oui. Et ma ma tante a couru à bicyclette lui dire "c'est un garçon, c'est un garçon". 

Je suis né à l'époque des vendanges et les premières odeurs que j'ai senti dans les mois suivants, octobre novembre, c'était les odeurs du vin qui se préparait, du vin bourru. 

Qu'est ce que ça veut dire d'ailleurs le vin bourru, c'est le titre d'un roman, déjà. 

Le moût du raisin est fermenté, mais il n'est pas encore filtré. Alors il a encore cette espèce de mousse, de bourre sur le dessus qui semble le protéger. Un peu comme on dit des jeunes poulains, qu'ils ont une bourre ou même des bourgeons, il faut les débourrer. Il y a quelque chose qui les protège de toutes les embûches de la vie. Le vin bourru est pour moi comme une image de l'enfance, c'est l'enfance du vin. 

Quelle place la gastronomie a t elle occupé dans votre vie et même peut être dans votre formation et dans votre culture? 

J'y suis venu assez tard à ce qu'on appelle La gastronomie, c'est à dire choisir tel ou tel plat en fonction de tel ou tel cuisinier. Mais j'ai toujours aimé bien manger et j'ai commencé évidemment par les plats les plus simples de la campagne, de ce que l'on cuisinait chez moi : les fruits, les légumes du jardin, la volaille, les lapins, tout ce qui était à portée de la main. Les truites des ruisseaux. C'était déjà plus plus raffiné et plus difficile. Et puis, le gibier, le gibier qui étaient les grives, les lapins de garenne, les lièvres, tout cela constituait évidemment les mets de choix.

Par la suite, j'ai toujours été tout à fait insensible, peut être à cause de cette enfance, on dirait aujourd'hui crétoises parce que c'était des nourritures relativement simples à l'huile d'olive et beaucoup de salades, beaucoup de grillades. Par la suite, j'ai toujours été très insensible, très fermé à ce qu'on appelle la grosse cuisine, la haute cuisine française : les soles normandes, la cuisine à la crème épaisse et lourde qui a été la cuisine bourgeoise du 19ème siècle lorsque les bourgeois voulaient rivaliser avec les fastes des nobles de l'ancien régime. Ils en mettaient, ils en rajoutaient : quinze plats dans le même repas. 

J'ai vraiment découvert la gastronomie et le goût de manger avec la nouvelle cuisine. Le goût du produit, du produit simple, clair, peu alourdi par des sauces, auxquelles on donne son goût primitive et qu'on accompagne de légumes ou de composition assez intéressante et originale. C'est là où j'ai commencé et je salue Jean-Pierre Coffe, qui a été mon initiateur dans ce domaine et qui est resté un ami très, très proche d'ailleurs. Depuis ce temps là, j'ai aimé cette gastronomie là et j'ai découvert celle des autres pays. 

Vous vous êtes penché sur la gastronomie iranienne, mexicaine, chinoise, japonaise. 

Je pense que c'est au Japon que j'ai fait les repas les plus surprenants de ma vie. Je ne dirais pas les meilleurs, parce que je crois qu'on aime toute sa vie ce qu'on a aimé enfant. 

Je crois vraiment que ce qu'on a aimé enfant, on l'aime toujours. Et ce qu'on n'a pas aimé enfant, on a du mal à l'aimer plus tard. 

Est ce que l'art culinaire est mettre au même plan, au même niveau que l'art du théâtre, l'art du cinéma, voire même la littérature ?

Je crois, parce que de la même manière que, quand on lit un très bon livre qu'on a beaucoup aimé, on n'est plus le même à la fin. Moi, je me souviens encore de quelques grandes lectures de ma vie qui m'ont changé. 

Lesquelles? 

Je me souviens de la première fois où j'ai lu Cent ans de solitude de Garcia Marquez. Je me souviens précisément de l'endroit où j'étais, à quel endroit je l'ai lu, à quelle occasion et que quand j'ai fermé le livre, je me suis dit ça, c'est un petit trésor que je vais garder. La première fois que j'ai lu Fictions de Borges. J'étais au service militaire. Un copain me fait dire ça. Je l'ai lu du début à la fin, et arrivé à la fin. Je l'ai immédiatement recommencé en me disant celui là, je ne veux pas le perdre. Il est fait pour moi et je veux le lire deux fois de suite. 

Vous écrivez je cite "Une bibliothèque est comme une cave". Les écrivains sont ils sont ils comme le vin ? est-ce qu'il y en a qui vieillissent mieux que d'autres ?

Dans une maison, une cave et une bibliothèque sont aussi indispensables l'une que l'autre. 

Je ne peux pas concevoir une vie sans une belle cave, avec des vins bien choisis et une belle bibliothèque. 

Et c'est vrai qu'il y a énormément de rapports entre les deux. D'ailleurs, une cave et une bibliothèque sont des endroits de refuge. On va s'asseoir, on prend son temps. On n'est pas pressé quand on va dans l'une comme dans l'autre. Et il y a dans une bibliothèque de temps en temps et ça m'arrive presque tous les jours de prendre un livre et d'en dire dix pages pour voir ce que ça devient. Exactement comme on goûte un vin. Vous savez, quand on fait une dégustation verticale de telle année, de tel cru pour savoir ce que le vin devient. C'est la même chose. "Que devient le dernier livre que j'ai lu il y a deux jours - c'était la vie de Rancé, de Chateaubriand". 

Ça a bien vieilli ?

Chateaubriand, très bonne garde. On peut le garder encore quelques années pas, ne le jetons pas tout de suite. 

Aller Plus Loin

Les invités
Les références
L'équipe
Thèmes associés