François Busnel reçoit l'écrivain, Prix Nobel de la Paix et auteur de "Cœur ouvert". Alors qu'il est opéré du cœur à New York en juin, Elie Wiesel découvre que le passage de la vie à la mort, est tout sauf un vide qui se peuple pour lui d'émotions, de visages, de mémoires et d'interrogations sur lui-même.

Elie Wiesel en 2014 à New York
Elie Wiesel en 2014 à New York © Maxppp / Daniel Bockwoldt

Un survivant devenu un témoin, il est le premier écrivain à avoir reçu le prix Nobel de la paix, un Nobel de la paix qui ne fait pas de politique, mais de la littérature. Toutes les littératures. Il publie un livre court, dense, très fort, qui est un examen de conscience Cœur ouvert chez Flammarion. C'est le titre né d'une opération suite à un quintuple pontages à l'âge de 82 ans. Et puis la peur, la peur de mourir. Pourtant, la mort, il l'a côtoyé dès son enfance, à l'âge de 15 ans. Il était déporté à Auschwitz Birkenau.

Extraits de l'entretien avec Elie Wiesel 

Elie Wiesel : "Un matin de juin 2011 j'ai eu un peu mal aux mâchoires. Trois heures plus tard, j'étais à l'hôpital au bloc opératoire. On me disait : "Écoutez, c'est très grave dans quelques heures, ce sera trop tard, il faut faire très vite". Tout d'un coup, je n'avais plus de cœur. Il était à côté de moi, me disait-on sur une petite table. Et moi, j'étais endormi. Il y a eu cinq pontages, toutes les artères étaient bloquées. Je n'étais plus là, j'étais ailleurs."

J'ai toujours eu des migraines et de secrétions acides. Lors de l'examen, mon médecin a tout de suite vu que ce n'était pas de l'estomac, mais du cœur dont je souffrais. Je ne savais pas ce que cela voulait dire d'être opéré à cœur ouvert. 

Je pensais qu'avoir le cœur ouvert voulait dire avoir l'esprit ouvert à tous, aux souffrances des autres. Dans nos traditions on pensait que l'âme est dans le cœur. Dans l'Antiquité, on pensait que la conscience était située dans les reins. Avoir un cœur ouvert était pour moi, une bénédiction, presque un idéal. 

  • Un livre pour ses petits-enfants

Après analyse, j'ai surtout écrit ce livre pour mes petits-enfants. Ma vie a changé vraiment quand j'ai eu un enfant. Et ensuite, lorsque j'ai eu des petits enfants, je suis "tombé amoureux" à nouveau : il y a une beauté, une innocence. J'ai l'impression d'être sur chaque fois que je ce petit bonhomme, il m'amène moi vers d'autres contrées, vers d'autres rivages. 

J'avais 41 ans quand je suis devenu père. Il fut un temps où je pensais ne jamais avoir d'enfant. Parce que, ce que je vais vous dire est triste : dans les camps, j'avais vu des enfants avant la mort. Je pensais que le monde ne mériterait pas d'avoir de nouveau à traiter avec le destin de ces enfants.

C'est ma femme qui m'a convaincu. Mais j'avais aussi commencé à réfléchir là-dessus. J'avais trouvé un texte ancien que disait que lorsque le bon Dieu est en train de châtier, de punir l'humanité en lui infligeant les pires épreuves atroces, des catastrophes, l'être humain n'a pas le droit d'avoir des enfants, parce qu'alors, ce serait agir contre la volonté de Dieu. 

Mais, disaient d'autres sages : "si on faisait cela, la Terre serait habitée seulement par les méchants". Lentement, une sorte de commandement s'était éclairci dans mon esprit. Je me suis dit qu'il ne fallait pas céder à l'ennemi. Ce n'était pas une option. J'ai accepté d'avoir des enfants et bien sûr, ça a changé ma vie. Je me suis alors lancé corps et âme dans mes activités humanitaire. Je voulais changer le monde dans lequel ces enfants allaient vivre. Je voulais leur dire à ces petits pas encore nés : "Vous avez au moins un ami quelque part sur cette Terre. Et c'est un ami qui écoute, qui vous comprend, qui peut vous aider en souriant, vous dit : "Prenez ma main".

  • La littérature

"La littérature ne change pas le monde, mais il faut essayer". [...}

  • La surprise de la peur de la mort

J'ai toujours l'impression d'avoir subi  plus d'une fois, plus de mille fois cette mort-là. N'oubliez pas d'où je viens, là où j'étais. Dans les camps, la mort n'était pas l'exception, c'était la norme. C'était normal de voir quelqu'un mourir à vos pieds sans même ressentir la moindre peine, la moindre douleur. Vivre était exceptionnel, miraculeux, on n'était pas là pour mourir. A Auschwitz, on est venu pour mourir, pour vivre avec les morts, à côté des morts comme les morts, donc dans la mort. 

Je pensais toujours que je n'aurai pas peur. 

En vérité, je n'ai pas peur au sens réel, au sens concret du mot. J'ai peur de la mort au sens presque métaphysique : si je meurs, qui sera le gardien de ceux qui ont besoin de quelqu'un comme moi ? Avant la mort, il y a la souffrance, ou la douleur. Mourir sous le coup des bourreaux, c'est presque une mort inutile ! Il y a-t-il des morts utiles ? Non, je ne crois pas. Pourquoi Dieu a créé la mort ?"

La suite est à écouter...

Choix musical de l’invité : YO-YO MA: Suite pour violoncelle n°1 de Bach – la gigue

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