Semaine Spéciale avec Daniel Cordier, premier rendez-vous. Le résistant et ancien secrétaire de Jean Moulin était l'invité exceptionnel des Grands entretiens de François Busnel en 2011. Pendant cinq jours, le parcours et le témoignage d'un homme d'exception. Aujourd'hui, les années d'apprentissage.

Daniel Cordier en octobre 1945
Daniel Cordier en octobre 1945 © AFP / Handout / Musée de l’Ordre de la Libération

Il fut le secrétaire particulier de Jean Moulin. A 91 ans, il  est l'un des derniers témoins de la France libre. Il a fait le récit de ses années de guerre et de résistance dans un ouvrage magnifique, Alias Caracalla, de L'action française à la France libre (Gallimard).

Bouyjou, Cordier, allias Caracalla

Daniel Cordier : "Au départ je m'appelle Daniel Bouyjou. C'est le nom de mon père. Et quand je suis arrivé à Londres et que je me suis engagé dans la France libre, j'ai donné le double nom : Bouyjou et Cordier, qui était le nom de mon beau-père. Ma mère s'était remariée. Mon beau-père habitant en zone libre à Pau, j'ai pris son nom. 

Mais il y avait une autre raison, c'est qu'au fond, j'étais en désaccord très violent avec mon père, qui avait refusé que je m'engage pour la guerre de 1939. 

C'est très douloureux pour moi. Je m'étais fâché avec lui le 1er janvier. Mes parents se partageaient les vacances de Noël. En 1940, le premier de l'An, je devais le passer avec mon père. Il avait refusé que je m'engage parce que j'étais, selon lui, trop jeune : j'avais 19 ans, il fallait en avoir 21. Cela m'avait mis hors de moi. Je suis allé à Bordeaux pour m'expliquer avec lui. Ce fut houleux, je suis parti en l'insultant et en lui disant je ne le reverrais jamais. Et lui, me maudissait. J'ai fuit presque en courant, j'avais peur qu'il me rattrape dans la rue. Et mon père est mort pendant la guerre !

Il était très jeune, il avait une cinquantaine d'années. Il avait fait la Grande Guerre. 

Sa mort a été un grand choc pour moi. C'était en 1943. Cela faisait trois ans que je m'étais engagé. Cette discorde me paraissait puérile. J'étais devenu, peut être pas un homme, mais je m'acheminais vers cette transformation. Avant d'apprendre son décès, je me disais régulièrement qu'après la guerre, je pourrais le revoir. 

Après la Libération, mon beau-père m'a proposé de m'adopter. Et c'est comme ça qu'en 1945, je me suis appelé Bouyjou-Cordier.

Je pense parfois que j'ai effacé mon père de ma vie."

Une enfance déchirée entre deux milieux

Jeune homme dans les années 1930, Daniel Cordier adhérait aux idées de l'extrême-droite. Il devient ensuite membre du BCR (Service de contre-espionnage du colonel Passy) à Londres, avant d'être le secrétaire de Jean Moulin alias "Rex" dans la Résistance. Puis il termine la guerre auprès de Charles De Gaulle. Daniel Cordier a souvent dit qu'il avait d'abord été un enfant de la Grande Guerre. 

Daniel Cordier : "Il y a quelque chose de très présent dans le début de ma mémoire vers quatre ou cinq ans. Les Français, c'est-à-dire les amis de ma mère et de ma grand-mère, étaient en grand deuil. La Guerre était terminée, mais les femmes conservaient cette tenue longtemps après. 

On ne s'imagine pas aujourd'hui ce que cela pouvait représenter pour un petit enfant. Les femmes étaient, les pieds compris, en noir. 

Je suis issu d'un double milieu. Mon père et mon grand-père étaient ce que j'appelle tristement des "nouveaux riches". Mon grand-père était très pauvre. Il était marin sur un bateau pour l'Amérique du Sud. Il a commencé à acheter du café puis il a monté une affaire pendant la guerre de 1914, alors que son fils était combattant puis prisonnier. Quand mon père est rentré après deux ans de formation d'architecte et quatre ans et demi de guerre, mon grand-père l'a embauché dans son affaire qui marchait très bien. 

Mon père est alors devenu le représentant de ce commerce de café pour toute l'Europe. Il passait son temps à voyager, à aller à Londres, en Allemagne, etc. C'est d'ailleurs probablement l'une des raisons du divorce. Mes parents s'étaient mariés en 1919. Et je suis né très vite après, en 1920. D'après ce que tout le monde dit, ma mère était très jolie, et cet homme était absent de sa vie.... Il avait également beaucoup de succès auprès des femmes, et je crois qu'elle a découvert une de ses aventures. Elle a demandé le divorce et il est parti quand j'avais 4 ans. 

Ma mère s'est mariée en 1927 avec Charles Cordier. Il était d'un milieu très différent de mon père, il était issu d'une vieille famille française. Son père était journaliste royaliste à Bordeaux. Mon grand-père maternel, monsieur Gauthier, avait lui aussi une grande propriété. Avec les Cordier, ma mère revenait dans son milieu d'origine. Pendant mon enfance, j'ai été un peu déchiré entre ces deux parties. 

Charles Cordier a vraiment été la figure du père pendant ma petite enfance, car je ne voyais plus le mien. Puis mon père a obtenu ma garde après le remariage de ma mère. J'ai été séparé d'elle, et je ne la voyais qu'une fois tous les quinze jours pendant deux heures au parloir. De ces allers et retours, j'ai conservé une culture du secret, puisque je ne racontais ni à l'un, ni à l'autre ce que je faisais lorsque je n'étais pas avec eux..."

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