Jean Marc Roulot et François Busnel
Jean Marc Roulot et François Busnel © Radio France / Anne Audigier

Du chai aux planches: Jean-Marc Roulot

Destiné à être vigneron à Meursault, il voulait quitter la terre pour la scène. Il a réussi à concilier ses deux passions.

Par YVES SIMON chanteur et écrivain.

Article paru dans libération du 10 février 2010

Sans doute connaissez-vous des acteurs-chanteurs, des chanteurs-écrivains, des écrivains-présidents. Que diriez-vous de croiser un vigneron-acteur ? C’est plus rare et carrément unique. Deux solutions : vous précipiter un de ces prochains jours dans une salle de cinéma où sera à l’affiche Rio Sex Comedy, le premier film de fiction de Jonathan Nossiter, réalisateur de Mondovino, dans lequel notre acteur joue, aux côtés d’Irène Jacob, son plus beau rôle. Ou alors, vous rendre en Bourgogne en un lieu élu par les dieux : Meursault. Bourg de 1 700 âmes, connu dans le monde entier pour son vin blanc d’exception, et là, sur des vignobles qui s’étendent au-delà du regard, vous pourrez apercevoir le même homme, vigneron cette fois, labourant sur son tracteur ses propres terroirs, ses parcelles qui ont toutes gardé - ici c’est l’usage - les noms du cadastre local : Luchets, Tillets, Tessons, Bouchères…

Lorsqu’on pénètre dans la maison de Jean-Marc Roulot, «le Moulin», on aperçoit une collection de bouteilles vides plantées sur un haut de cheminée, cadavres exquis de vins bus au cours des ans, Ducru-Beaucaillou 90, Mouton-Rotschild 89, Porto Nieport 55… On est éclectique et pas chauvin chez les Roulot. A l’étage, une bibliothèque où l’homme ne craint pas les extrêmes puisque sa curiosité l’amène à lire aussi bien l’autobio de Chirac que l’Ulysse de Joyce. Entre les deux, le Démon d’Hubert Selby. Alors, et le vin ?«On a le palais tué par des rouges incroyablement tanniques, ou des blancs pâteux à force d’être riches. Le bon vin ne doit pas agresser.» Exigeant, l’homme ne se laisse pas impressionner par les vins qui cherchent à épater. Il cherche, lui, la singularité de chaque terroir, ne les mélange pas, les vinifie séparément.«J’ai envie que mon vin soit d’un arôme précis, persistant lorsqu’on le boit, sans discontinuité entre le nez et la bouche, qu’il soit clair afin que chacun ressente la variété des terroirs.» A l’approche des vendanges, anxieux, il ne cesse de goûter le raisin : «Je me fixe sur les pépins. S’ils sont de couleur verte et ne se détachent pas, le moment n’est pas venu. Le raisin est bon à récolter quand les pépins sont gris marron.»

L’avenir d’un adolescent dont le père et les deux grands-pères étaient vignerons, semble tout tracé : «Tu seras vigneron mon fils !» Que se passe-t-il alors dans la tête d’un garçon pour qu’il se lance dans la folle perspective d’une vie de saltimbanque ? Après un bac D puis un BTS viticulture-œnologie, il passe du temps au domaine, regarde, écoute : il désespère. «Je ne ferai jamais aussi bien que mon père.» Alors se multiplient les séances au ciné-club, Eisenstein, Ordet de Dreyer, l’Age d’or de Buñuel… Un jour, impressionné par une adaptation théâtrale du Martin Eden de Jack London, le jeune homme exulte :«Je sens que le monde du spectacle me démange, que c’est le seul endroit où je vais pouvoir me lâcher.»

Automne 76, il a 20 ans, et face à un père et une mère consternés, il déclame solennel : «Je ne veux pas être vigneron. Je quitte la maison. Je veux devenir comédien !» Négligeant Paris, il tente sa chance au Théâtre national de Strasbourg, mais n’est pas retenu. Penaud, il rentre au bercail.

L’année suivante, le vaillant garçon repart en chasse, assiste aux journées de juin du conservatoire de Paris où les jeunes comédiens se livrent au public. «C’est ici que je dois faire mes preuves !» Tentant une entrée dans le sacro-saint lieu, il présente la Résurrection de Lazare de Dario Fo, il échoue. Qu’à cela ne tienne, il récidive. La seconde tentative est la bonne. On est en 1980, il a 24 ans, Jean-Marc Roulot est reçu au conservatoire de Paris dans la classe de Michel Bouquet.

Mais la vie se hâte à modifier les destins, son père, Guy, tombe malade, un cancer. Aux vendanges 1982, sur son lit de souffrance, le patriarche l’initie aux raffinements de la fabrication des arômes. Sous la dictée, Jean-Marc prend des notes : il assumera, seul, la totalité des procédures jusqu’à la plus ultime, la vinification. Sa première ! Des régisseurs vont prendre les rênes du domaine, quant au jeune comédien, il va interpréter le Valère de Tartuffe sous la direction de Jacques Lasalle avec, dans le rôle-titre, Gérard Depardieu, qui prédit :«Tu reviendras là-bas, chez toi à Meursault.» Suivent les premiers films sous la direction de Patrice Leconte, de Nicole Garcia, puis d’Etienne Chatillez… Comediante !

Janvier 1989, Jean-Marc ne tergiverse plus et assume : il sera comédien et vigneron. Aujourd’hui, il revendique ainsi son choix : «Avoir deux métiers est très confortable pour l’esprit, équilibrant, l’un est les vacances de l’autre.» Qui imaginerait que ce sont trois professeurs de théâtre qui trouvèrent la clé pour qu’un de leurs élèves devienne, non seulement comédien, mais aussi vigneron ? Ce furent eux, les chaînons manquant à la construction identitaire du jeune Roulot : Michel Bouquet, Pierre Debauche et Jacques Lassalle. Ils ne cessèrent de lui répéter durant ses trois années d’études : apprenez qui vous êtes ! Du conservatoire aux pressoirs, la passerelle était pour le moins improbable. Alors, notre acteur-vigneron vinifie, répète, vendange, interprète, prend le temps d’écrire une pièce intitulée Meursault, les Luchets. Jouant son propre rôle, il initie les spectateurs aux mots du vignoble : «Aux Luchets, on a 23 ouvrées. Une ouvrée c’est 4,28 ares, la superficie qu’un vigneron pouvait tailler en une journée.» Et des ouvrées, il en a ! Sur les 500 hectares de la petite commune de Meursault, 13,5 sont à lui. Outre ses propres vignobles, il possède encore six ouvrées dans chacun des prestigieux terroirs de Perrières et de Charmes. «Chaque goutte de ses meursaults est comme un torrent d’eau de roche qui vous transperce littéralement, vous submerge par sa minéralité fine et prégnante», dit Denis Saverot, le rédacteur en chef avisé de la Revue des vins de France. «Précis, droit, essentiel, intense, long, centré, profond, unique, expressif. Voilà une longue série d’adjectifs qui définissent… quoi ? l’homme ? le vin ? les deux !» ajoute Laure Gasparotto, œnologue et écrivaine (1).

A l’heure de se quitter, Jean-Marc Roulot prend le volant d’une Saab gris métal. En chemin, ému, il s’arrête : «C’est ici, le carrefour magique !» Explication : les trois premiers crus sont là, offerts à nos regards. Perrières, Charmes, Genevrières, le trio d’or. Au domaine, dans la cave, somnolent des bouteilles des années 60, celles de son père, toutes bouchées à la cire blanche. En un endroit éloigné du glorieux patrimoine repose un monumental salmanazar (9 litres, l’équivalent de 12 bouteilles) rempli du terroir de Bouchères à l’année de naissance de son fils Félicien, en 1996. Précieux cadeau qui ne se débouchera qu’en famille, dans quatre ans, à la majorité du garçon. «A 20 ans, je n’avais pas d’avis sur le vin. A 36, j’ai décidé d’être vigneron parce que je savais quel vin je voulais faire.»

(1) «Les vins de Laure» (Grasset).

Jean-Marc Roulot en 6 dates

15 décembre 1955:Naissance à Beaune.

1980-83:Conservatoire d’art dramatique de Paris.

1989:Première vinification à Meursault.

1989:La peau et les osde Georges Hyvernaud, mise en scène Jean-Louis Benoît.

1996 et 2008:Naissance de ses deux fils.

2010:Rio sex comedyde Jonathan Nossiter.

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