Voici un philosophe de trente-six ans dont les livres sont de salutaires best-sellers consacrés à la joie, parfois à l'éloge de la faiblesse et très souvent à la construction de soi. Des livres qui convoquent plutôt Spinoza et Sénèque, mais aussi la pratique du zen.

Jollien
Jollien © Radio France / Anne Audigier

Son dernier ouvrage s'intitule Petit traité de l'abandon. C'est un exercice spirituel autant qu'un exercice de philosophie. Avec beaucoup de sincérité, il se raconte dès la première page. Et voici ce que vous pouvez lire. 

Je suis né avec une infirmité motrice cérébrale. Je le dis tout de suite afin d'évacuer cette question d'emblée et de passer à autre chose. Une des grandes blessures de ma vie, c'est d'être réduit, fixé à cette image qui me colle à la peau. Car dès que l'on me voit vient le mot handicapé. 

Philosophe, donc, pour qui la vie est à la fois un combat obstiné et une invitation à l'abandon. Invitation à trouver la joie également, à se tenir loin de la complaisance à l'égard de soi. Loin des jérémiades que notre époque aime tant, hélas ! Voici un antidote, vous allez le voir, particulièrement efficace.

Début de l'entretien :

François Busnel : Vous que rien ne destinait à devenir écrivain et peut être moins encore philosophe, de quelle façon vous avez découvert la philosophie ? 

Alexandre Jollien : "J'accompagnais une jeune fille dans une librairie, je me fichais totalement des livres et pendant que la nymphe regardait quelques livres, j'ai feuilleté et je suis tombé sur une phrase de Socrate citée par Platon : "Connais toi toi même". C'est une banalité, malheureusement, aujourd'hui, et pourtant ça a été une révélation pour moi. Et un combat est né, l'aspiration à la joie inconditionnelle." 

Vous écriviez Alexandre Jollien dans votre précédent livre. Le philosophe nu, qui était un exercice de journal intime et aussi un exercice de grande lucidité sur soi. Vous écriviez que "trois tours de cordon ombilical tiennent du manque de pot. En aucun cas d'une injustice que l'injustice, c'était de mourir de faim". A partir de quel moment avez vous pris conscience que précisément, ce qui était simplement la vie n'était pas nécessairement l'injustice?

"Je crois que je n'ai jamais nourri de l'amertume envers la vie. Je crois que effectivement être handicapé effectivement c'est un manque de chance, ce n'est pas une injustice. Par contre, crever de faim, ne pas avoir d'argent et se faire moquer de soi quotidiennement la ça peut être une injustice parce qu'on a les clés en main pour changer. Et si on ne change pas c'est un délit d'après moi."

Être réduit à une étiquette, c'est le point de départ de votre nouveau livre, Petit traité de l'abandon. Comment faire pour soi s'en accommoder, mais comme vous êtes plutôt un combattant, vous en accomoder, ce n'est pas votre genre. Vous dites, il va falloir trouver le moyen à la fois de s'abandonner à la vie telle qu'elle arrive, mais aussi de ne pas accepter un certain nombre de choses. Vous êtes dans un combat où vous êtes dans l'abandon ?

"Pour moi, l'abandon c'est le contraire de la résignation. Pour moi, l'abandon quand je vais mal, c'est à dire souvent, je me dis quel acte je peux poser ici pour aller mieux et c'est souvent appeler un ami, voir quelque chose, et encore plus souvent, c'est poser un acte pour aider quelqu'un d'autre. J'ai remarqué que aider quelqu'un d'autre, ça nous sort de nous mêmes, ça nous décentre et c'est en soi un acte salvateur. 

S’abandonner, c’est accueillir la vie telle qu’elle se présente, vivre en un sens la non-fixation, chère à la pensée bouddhiste. Dès que je me fige, dès que je m’arrête, je souffre."

Donc aider l'autre plutôt que d'appeler à l'aide, plutôt que de geindre, plutôt que de vouloir attirer à tout prix l'attention sur son propre malheur. 

"Oui, l'art de bien s'entourer est décisif, par exemple. Je crois qu'il y a un manque de solidarité qui nous tue. La solidarité, c'est tout. Pensez un peu plus aux autres. Mais il faut aller bien pour penser aux autres. Quand on est dans l'abîme du découragement et qu'on nous dit "pensez aux autres", c'est de la maltraitance. C'est pour ça que l'exercice spirituel, c'est d'abord à la première personne."

Ça vous le montrer à travers vos livres. Ça ne sert à rien de donner si, au fond de soi, on n'a pas grand chose à donner, si on n'est pas en état de donner. Comment faire précisément Alexandre Jollien quand on est, et vous le disiez avec beaucoup de sincérité. Parfois, je vais mal quand on est mal. Comment faire pour être un peu moins mal ? 

"Déjà, s'ouvrir, parce que c'est un travail de nudité, aller vers l'autre et dire "je vais mal, aide moi". Je crois qu'on a beaucoup de peine à s'ouvrir à l'autre. Je pense que c'est vraiment pour le coup, l'exercice spirituel. Je suis frappé, ces temps ci, par le nombre de suicides, même sur le lieu du travail. Etre attentif à l'autre, aux collègues de travail. 'Attention, il va mal, qu'est ce que je peux faire sans être intrusif pour qu'il aille un peu moins mal'. C'est capital."

Programmation musicale 

  • FINLEY QUAYE : Shine
  • Choix musical de l’invité : Passion selon Saint-Matthieu de Bach
  • Extrait de l'Ouverture par Le Collegium de Gand, dirigé par Philippe Herreweghe.

Les liens

Le site d'Alexandre Jollien 

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