En 2012, François Busnel consacrait 4 grands entretiens à Jean-Claude Carrière. Quatre heures pour évoquer les multiples vies du dramaturge, romancier et scénariste.

Jean-Claude Carrière
Jean-Claude Carrière © Getty

"Il y a plusieurs vies dans une vie et c'est peut être d'ailleurs ce qui fait le sel de la vie. Des vies parallèles, simultanées ou successives, et qui se vivent au gré des envies et dont le moteur tient en un seul mot : curiosité. Voici un curieux, invité quatre jours de suite sur l'antenne de France Inter. Un curieux qui s'intéresse évidemment à tout, mais alors en profondeur le cinéma, la littérature, le théâtre, mais aussi les sciences, la philosophie, les religions, sans oublier le jazz, la gastronomie et le vin. 

Il est écrivain, scénariste. Il a côtoyé les plus grands, de Pierre Etaix à Louise Buñuel, en passant par Peter Brook ou Milos Forman, Louis Malle ou Jean-Luc Godard. La liste est un chapitre a duré jusqu'au soir. On va ouvrir ce chapitre dans le désordre. Désordre. C'est le titre de ces mémoires papier. Voici maintenant, apostille à désordre, ses mémoires radio."

Début de l'entretien

François Busnel : Dramaturge, romancier, scénariste, fondateur de la Fémis, amateur de philosophie, de science, d'astrophysique, de théâtre, de civilisation indienne, mexicaine, japonaise, iranienne, on vous a souvent dit, Jean-Claude Carrière, que vous étiez dispersé, éparpillé et vous avez toujours revendiqué, vous, cet éparpillement. Pourquoi? 

Jean-Claude Carrière : Je suis comme ça. Je ne peux pas me refaire. Il est un peu trop tard, maintenant. Je n'ai jamais été l'homme d'une idée fixe. Je me suis toujours méfié de ceux qui le sont, c'est à dire qui ne suivent toute leur vie qu'une seule piste, qu'une seule idée. La vie dans laquelle nous vivons, le monde dans lequel nous sommes jetés, est dispersé, est éparpillé, est divers et contradictoires. Tous les jours nous en avons la preuve si nous savons ouvrir les yeux et les oreilles. Alors il me semble que en, ce qui me concerne en tout cas, pour essayer de m'adapter à ce monde là et satisfaire ce que vous appelez ma curiosité.  Un écrivain du 18ème siècle qui s'appelait Mercier, disait : 

Je vis par curiosité 

Je suis né comme vous, je pense, sur une planète qui est là pour satisfaire notre curiosité. Il y a énormément de choses à découvrir. Si nous étions nés sur Mars, il y aurait beaucoup moins de choses. Imaginer que nous allions passer un week end sur mars. Quel ennui ! Au bout de deux heures de n'aurions qu'un désir, c'est de rentrer ici. Et cette planète est inépuisable et nous réserve chaque jour des surprises. 

D'où vient ce goût profond pour la vie, mais aussi cette vie éclectique faite de curiosité qu'il faut assouvir et satisfaire. 

Je crois que ça vient en partie de mes origines. Je suis né dans un petit village du midi de la France, entourée de montagnes, d'une famille de tout petits paysans, et je savais dès l'enfance qu'il y avait un monde au delà des montagnes qui m'entouraient.

Il faut comprendre que je suis né, comme d'ailleurs tous les garçons de mon village, dans une maison où il n'y avait ni un livre ni une image. Pas image du tout sur les murs. Il n'y avait aucune décoration, c'était vraiment des maisons de paysans. Les seules images que nous avions étaient celles qui venaient de Tintin et Milou, du jour qui s'appelait Cœurs vaillants. Je me rappelle, c'était Tintin au Congo et ensuite Le crabe aux pinces d'or. C'étaient des dessins du monde extérieur. Nous nous penchions avec avidité sur un dessin d'Hergé de la ville du Caire, par exemple. Comment était fait un avion? Comment était fait un bateau? Nous n'en savions rien. De temps en temps, dans un village voisin, ma mère m'emmenait chez le coiffeur. Alors là, il y avait des pages déchirées de magazines où il y avait quelques photographies. Mais c'est tout. Le journal que nous recevions qui s'appelait l'Éclair du midi n'avait aucune illustration.

Nous n'avions du Monde que des rumeurs, que des bruits lointains qui nous parvenaient, nous le sentirons chaotique, multiple, déchiré déjà, c'était la fin à la fin des années 30, inquiets, mais nous ne pouvions pas le voir. 

Et je crois que ce désir de connaître, de savoir tout autour de moi ce qu'il se passait vient, peut être de cette frustration de l'enfance. C'est possible. 

Vous semblez dire, Jean-Claude Carrière, que précisément, grandir dans un monde sans images, un monde sans communication, où on n'est pas, comme aujourd'hui, absorbé, abasourdi et frappé par des images toute la journée est en réalité une chance. Comme si c'était cette table rase cire molle, vierge, qui permettait ensuite de satisfaire la curiosité. 

J'en ai longtemps parlé par la suite avec des amis qui sont nés dans d'autres milieux que le mien. Par exemple avec Louis Malle, qui était né dans un milieu fortuné d'industriels du Nord. Tout à fait à l'opposé de ce que je pouvais être et qui était l'ami très, très proche. Lui, il est né, me disait il en ayant déjà entendu Beethoven dans le ventre de sa mère. En connaissant déjà Brahms, Haendel et des symphonies classiques qui m'étaient totalement inconnues, je ne savais même pas que ça existait. Il est né entouré d'une bibliothèque. Il est né avec des tableaux sur les murs et avec des conversations dès l'enfance qui l'ont dirigé vers une sorte, une forme de culture bourgeoise, même de la haute bourgeoisie qui moi m'a été évité ou épargné. Ça dépend comment on l'entend. 

Je préfère presque me dire que ça m'a été épargné et que je suis né vierge, si je peux dire. Vierge de toute culture autre que celle de mes parents, qui est une vraie culture, la culture du paysan. Les premières choses qu'on m'a apprises ont été de greffer un arbre, de labourer avec un cheval, de construire un mur en pierres sèches. Toutes choses que je sais encore faire et qui, peut être m'ont aidé dans ma vie sans que vraiment, je m'en rende compte. Mais à la base même, il n'y a ni images ni livres. Je me rappelle à l'âge de 10 ans, on m'a mis dans un collège religieux qui était lui aussi dans la campagne, à 20 kilomètres de là, pendant la guerre. Parce que soi disant, on y mangeait mieux que chez nous. Ce n'est pas vrai du tout. Et là, j'ai vu mes premiers films, c'est à dire qu'on avait des films qui étaient des films allemands ou français - les films américains était interdit pendant la guerre. 

Je me rappelle que l'un des tout premier film que j'ai vu était Metropolis de Fritz Lang 

C'était pour moi un choc inouï parce que je ne connaissais même pas une ville. Je ne savais pas ce que c'était. La première ville que j'ai vu est celle de Metropolis, tout à fait terrifiante avec ces masses d'esclaves enchaînés, ces inondations etc. Et la première femme que j'ai vu nue dans Metropolis, c'était une femme de métal, c'est à dire qui, sous ses apparences de chair, cachait une carapace métallique terrifiante. Et je me suis demandé, je m'en souviens très, très bien, si toutes les villes et toutes les femmes étaient comme celle de Metropolis. Il a fallu plus tard qu'on m'en détrompent. 

Programmation musicale:

Louis Armstrong  - Saint Louis Blues

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