Peut-on rêver d'un monde libéré de la brutalisation du débat public ? Discussion avec Jean Birnbaum, essayiste et responsable du "Monde des livres", auteur d'un nouvel essai paru aux éditions du Seuil, “Le courage de la nuance”.

Jean Birnbaum, directeur du monde des livres, auteur de “Le courage de la nuance” (Seuil)
Jean Birnbaum, directeur du monde des livres, auteur de “Le courage de la nuance” (Seuil)

C'est un constat amer que fait Jean Birnbaum. Au-delà des réseaux sociaux, "le champ intellectuel médiatique se confond avec le champ de bataille où tous les coups sont permis. Partout, de féroces prêcheurs préfèrent attiser les haines plutôt qu'éclairer les esprits".

Dans le brouhaha des évidences, il n'y a pas plus radical que la nuance.

Pour le responsable du Monde des livres, dans un débat où les idées extrêmes s'opposent souvent, la nuance est une arme. Alors que beaucoup d'entre nous étouffent parmi des gens qui pensent avoir toujours raison, Le courage de la nuance se veut être "un câlin à tous ceux qui ont créé une fraternité souterraine". Jean Birnbaum rappelle qu'une position nuancée, contrairement à ce que l'on peut entendre, ce n'est pas une position molle, tiède, naïve, mais c'est la plus courageuse qui puisse être. Une position nuancée reste donc, selon lui, une conviction profonde. 

La lâcheté, c'est l'arrogance idéologique, le fanatisme, c'est l'impuissance.

Une contre-histoire intellectuelle des grands écrivains

Albert Camus, Hannah Arendt, Germaine Tillion, Georges Bernanos... Jean Birnbaum affirme son admiration pour ces grands intellectuels et acquiesce lorsqu'Ali Baddou rappelle que le débat existe depuis que les idées existent : "oui, l'humanisme, par exemple était tout sauf des révolutions de gala". Mais selon l'essayiste, "être véhément et franc n'empêche pas l'amitié et l'écoute". 

Les écrivains cités par Jean Birnbaum ont été à l'origine de controverses inouïes au sein de la société de leur époque : Albert Camus avec la guerre d'Algérie, Georges Bernanos avec les religions et l'extrême-droite, Hannah Arendt a déclenché la fureur avec Eichmann à Jérusalem... 

Ce sont des penseurs qui ont su penser contre eux-mêmes.

Il s'agit ainsi "de plaider pour la nuance en tant qu'hardiesse argumentée et frontalité tendre". Face à cela, Natacha Polony affirme qu'elle a trouvé le livre admirable mais qu'elle est inquiète de voir ces grands écrivains devenir "à la mode", par peur de les voir perdre de leur substance. Car cette substance réside dans le fait que "ce sont des radicaux de la nuance et du respect de l'autre". 

Les écrivains convoqués par Jean Birnbaum ont beaucoup écrit sur la question de la vérité, du réel. Certains se sont détournés de leur famille de pensée, pour penser une certaine forme de vérité, et ils "sont avant tout des obstinés dans le vrai, dans le sens où ce qui les intéresse davantage que leurs convictions, c'est de s'approcher au plus près d'une vérité, quitte à ce que celle-ci remette en cause ce qu'ils ont défendu auparavant", dit Natacha Polony. Ainsi un monde tel que le nôtre ne mettrait plus en avant la vérité, mais la subjectivité absolue, c'est-à-dire l'idée que le réel vaut moins que le ressenti de ce réel. 

La peur de "faire le jeu de" et l'engagement de ses convictions

Orwell l'évoquait, Jean Birnbaum a creusé cette idée. Dans des époques de pré-guerre civile, de brutalisation du débat public ou de tensions, il peut y avoir des arguments dans le débat qui soient "vous faites le jeu de..." Une accusation qui peut pousser certaines personnes, présentes dans ce débat, à se taire par peur. Jean Birnbaum pose un portrait pour illustrer son propos : l'exemple d'un jeune militant socialiste, antifasciste dans les années 30, qui souhaitait maintenir une certaine espérance sociale et de justice et qui dénonçait la présence des goulags et le totalitarisme en Union Soviétique pouvait se voir rétorquer qu'il faisait le "jeu de l'extrême-droite et du fascisme". 

Gilles Finchelstein revient sur le livre à son tour et exprime assez vite son inquiétude. Était-ce un livre fait de brics et de brocs, écrit dans l'urgence, qui reprendrait des articles déjà écrits ? Pas pour le chroniqueur de l'émission qui pose néanmoins plusieurs objections : quel lien entre nuance et engagement ? 

Est-ce que la nuance ne risque-t-elle pas d'être une forme de pusillanimité, d'impossible équilibre et donc au bout d'un refus de l'engagement ? L'exemple donné par le chroniqueur est celui de la guerre d'Espagne (guerre civile espagnole qui a duré trois ans [1936-1939] qui a opposé nationalistes et républicains). Peut-on être nuancé face à ce sujet ? Et l'engagement ne rend-il pas impossible la nuance ou en tout cas contre-productive ? Jean Birnbaum répond que justement, ces intellectuels ont répondu par un engagement nuancé à la question de la guerre d'Espagne (largement étudiée dans le livre). George Orwell est donné comme exemple plus concret : l'essayiste rappelle par exemple qu'Orwell avait pris fait et cause pour les Républicains tout en critiquant l'omerta, la violence, la propagande et les crimes par ceux-là même qu'il soutenait. 

Aller plus loin

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📖 - Le courage de la nuance, de Jean Birnbaum aux éditions du Seuil

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