Peut-on dépasser la peine, la colère, le deuil, le renoncement. Comment guérir du ressentiment ? Une question de santé psychique des individus mais aussi une question de santé démocratique. La réflexion est menée par la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury dans son nouvel essai, "Ci-gît l’amer", chez Gallimard.

Cynthia Fleury, professeure titulaire de la Chaire "Humanités et Santé" au Conservatoire National des Arts et Métiers, directrice de la chaire de philosophie au GHT Psychiatrie et Neurosciences de Paris
Cynthia Fleury, professeure titulaire de la Chaire "Humanités et Santé" au Conservatoire National des Arts et Métiers, directrice de la chaire de philosophie au GHT Psychiatrie et Neurosciences de Paris © Francesca Mantovani Editions Gallimard

Philosophe et psychanalyste, titulaire de la chaire Humanité et santé au Conservatoire national des arts et métiers, titulaire de la Chaire de philosophie à l'Hôpital du GHU Paris Psychiatrie et neurosciences, Cynthia Fleury publie son ouvrage Ci-gît l'amer aux éditions Gallimard. 

Le livre raconte le voyage intérieur nécessaire pour traverser cette épreuve qu'est le ressentiment. Cela peut être complexe, voire très difficile selon les individus. Et le titre du livre renvoie tout autant à "la mer", qu'à "la mère" et déclenche chez celui qui l'entend un cheminement de pensée pour décrypter ce titre. Par là même, Cynthia Fleury veut faire réfléchir le lecteur à la séparation, car pour devenir individu à part entière, adulte, il faut se séparer de "la mère". Elle cherche aussi à pointer du doigt l'ailleurs avec "la mer". Quant à "l'amer", il renvoie à un goût qui n'est pas forcément déplaisant, comme le dit l'écrivaine. 

L'amer n'est pas l'amertume.

Le titre est, de fait déjà, une réflexion pour le lecteur et permet d'entrer déjà dans les pensées de l'auteur.

Comment dépasser ce ressentiment, cette colère, cette peine, ce deuil, ce renoncement, ces sentiments qui traversent notre société aujourd'hui ?

Pour Natacha Polony, l'amer est la saveur de la sagesse, c'est le goût qui existe quand on a dépassé l'amertume, le sucre étant plus accessible et facile. Selon la journaliste, "il y a deux choses qui m'angoisse chez un être humain : c'est le ressentiment ou la frustration et la bonne conscience. Je pense que ce sont deux sentiments profondément dangereux parce qu'ils autorisent tout".

Pour Natacha Polony, ce que décrit Cynthia Fleury est très actuel : "j'ai trouvé passionnante la façon dont vous racontez comment à la fois un individu et un collectif peuvent se laisser aller à ce ressentiment, s'abandonner à cela". Elle revient sur le processus qui peut amener un individu puis des individus à se positionner en tant que victimes, et ainsi laisser place à ce ressentiment si dangereux : "la posture victimaire, justement, consiste à se construire, à ne plus se sentir que victime et à se positionner dans le ressentiment".

Le ressentiment, c'est la bonne conscience de notre frustration : à un moment donné, j'ai validé le fait que ma colère est juste et que mon sentiment victimaire est juste.

Mais il existe de bonnes raisons d'être en colère, on peut se sentir traité de manière injuste, et développer du ressentiment en se disant victime de manière objective. Ce ressentiment peut alors donner lieu à une politique adéquate. "On peut tout à fait reconnaître objectivement des injustices et construire une action politique, mais en même temps, on doit toujours par devant, pour protéger son sujet et protéger les sociétés d'une traduction politique du ressentiment, précisément, ne pas se socialiser comme victime. Ce sont deux choses différentes". 

Dans son livre, Cynthia Fleury se penche sur le cas de Frantz Fanon, qui voulait "restaurer un orgueil blessé" et "soigner le colonisé". Il disait "je ne suis pas esclave de l'esclavage qui a déshumanisé mes pairs", c'est-à-dire qu'il n'y a pas de fatalité et qu'on pourrait donc imaginer guérir du ressentiment. Frantz Fanon a effectué ce travail de déconstruction du ressentiment. 

Qu'est-ce que la rumination ?

Gilles Finchelstein donne, à son tour, son avis sur le livre et pose cette question à l'auteure, après avoir repris l'une des phrases de l'ouvrage : "Il y a une différence entre les hommes dans leur aptitude ou non à se tenir à distance de leurs propres ressentiments". Il y a un terme-clé pour comprendre la dynamique du ressentiment, c'est la "rumination". 

On a tous des moments de ressentiment, qui peuvent être l'accumulation de plusieurs "passions tristes" comme la colère, la tristesse, le sentiment d'être lésé, l'envie. Le fait de ruminer, c'est lorsque le ressentiment que nous avons en tête devient notre seule focalisation. Cynthia Fleury cite Max Scheler, qui parle du ressentiment comme d'un mouvement totalement pervers qui crée un approfondissement en soi, qui pénètre, creuse et ronge l'individu. Ainsi le ressentiment, c'est comme du formol, cela a "un pouvoir d'autoconservation absolument extraordinaire. Mais ce pouvoir d'autoconservation va produire une réaction et non pas une action politique, c'est-à-dire qu'en même temps, Max Scheler explique que plus le ressentiment gagne en vous, plus notre aptitude à la liberté (au sens d'être agent et de transformer les choses) diminue". 

Cynthia Fleury n'hésite pas à rappeler qu'elle ne sait pas si les hommes sont capables de liberté et si la liberté même existe (en exergue du livre). Elle dit elle-même partir d'un présupposé ouvert dans le cadre de cet ouvrage philosophique. L'une des grandes questions de la philosophe, par là même, est de savoir quel geste éthique produit un humanisme. Et si le ressentiment est l'outil de régulation le plus viable et dynamique de l'histoire ou si on peut faire de l'histoire sans le ressentiment

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