Non content de mettre de l’huile sur le feu après la mort de George Floyd, Donald Trump est désormais également en conflit ouvert avec les réseaux sociaux, en particulier Twitter. Et dans ce face à face, il ne semble pas si évident de savoir qui sont les bons et qui sont les méchants. C’est le « monde d’après »

Donald Trump à la Maison Blanche juste avant de signer le décret qui vise à contrôler les réseaux sociaux
Donald Trump à la Maison Blanche juste avant de signer le décret qui vise à contrôler les réseaux sociaux © AFP / Doug MILLS / POOL / AFP

C’est tentant de dire que Trump est le méchant. Le président américain se livre à une grossière manœuvre d’intimidation. Tout ça pour un règlement de compte : il n’a pas supporté que Twitter épingle ses propos sur le vote par correspondance en les qualifiant de « non vérifiés ».

Et il a encore moins supporté l’avertissement pour apologie de la violence, avertissement accolé à son tweet sur les émeutes « When the looting starts, the shooting starts ». Quand les pillages démarrent, les tirs aussi. Sous- entendu du Président : la répression est légitime. Donc avertissement de Twitter aux lecteurs. Trump est puni par là où il a péché : l’abus de tweets. C’est savoureux.

A ceci près qu’en face les réseaux sociaux ne sont pas blancs comme neige. Comme le leur reproche l’Union européenne

  • Exploitation des données personnelles, 
  • Utilisation sans vergogne des contenus de la presse, 
  • Et un certain laissez aller, jusqu’à peu, dans le contrôle des contenus violents et la propagation des théories complotistes.

Les grands réseaux sociaux ont tendance à s’exonérer de toute responsabilité sur ce qu’ils diffusent. Et c’est précisément là-dessus que Trump les attaque. En remettant en cause, par décret, cette irresponsabilité avalisée par le Communications Decency Act.

La méthode de Trump est digne des pires régimes autoritaires. Mais la question de fond est pertinente.

Facebook et Twitter divisés 

Alors c'est vrai, pour une fois, justement, Twitter assume sa responsabilité en dénonçant l’apologie de la violence ! Mais il y a deux bémols.

D’abord, tous les réseaux sociaux ne sont pas sur cette position. Le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, a adopté le point de vue inverse. Sur Fox News, il a justifié le maintien sur sa plateforme des propos controversés de Trump, au nom de la liberté d’expression. Cet arbitrage ne fait pas l’unanimité au sein de l’état-major de Facebook. Mais c’est la décision du chef.

Deuxième écueil : si les réseaux sociaux se mettent à arbitrer ce qui est publiable, c’est qu’ils se substituent à la puissance publique. Qu’ils se posent en détenteurs de l’ordre moral. Un peu à la façon de St Just pendant la Révolution : pas de liberté pour les ennemis de la liberté, donc je censure. Mais je bascule alors moi-même dans l’autoritarisme.

Alors bien sûr, devant un Trump qui n’hésite pas à défier toute forme de vérité, à dire qu’il pleut même en pleine sécheresse, on se dit que les réseaux sociaux seront de meilleurs arbitres des faits. Mais attention de bien regarder quand même où on met les pieds : a fortiori avec un Facebook qui sait déjà tout ou presque de ses 2 milliards d’utilisateurs !

Le match des milliardaires

N'oublions pas que les réseaux sociaux ne sont pas précisément des associations de bienfaisance ! Nous sommes bien davantage devant un match de milliardaires ! Trump, 2 milliards, contre Dorsey, le patron de Twitter, 5 milliards. Et Zuckerberg, 74 milliards. Ce n’est même plus un match entre sphère publique d’un côté, et intérêts privés de l’autre. C’est un match entre intérêts privés. Et ça donne une idée assez juste de l’état de la démocratie aux États-Unis.

Soit dit en passant, on pourrait donner d’autres exemples. Le multimilliardaire Bill Gates (108 milliards) se substitue à l’État américain pour aider la planète dans la lutte contre le virus. Le multimilliardaire Elon Musk (37 milliards) se substitue à l’Etat américain pour lancer des fusées dans l’espace. On n’a plus qu’à espérer que les grandes fortunes et les géants du numérique soient bien intentionnés. Ça relève presque du pari de Pascal.

Le match Trump / réseaux sociaux est donc loin de se résumer à un débat sur la liberté d’expression. Il recèle des intérêts en pagaille, avec beaucoup d’argent en jeu.

Cette « drôle de guerre » laisse un goût amer dans la bouche : pas si facile en effet de décider qui est le gentil et qui est le méchant.

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