C’est reparti pour un tour : les négociations débutent entre Européens et Britanniques sur l’accord cadre suite au Brexit. Vu le poids commercial de l’Europe, on peut la croire en position de force. Sauf que cette négociation démarre avec un piège pour les Européens : la pêche. C'est "le monde à l'envers".

Le Britannique David Frost et l'Européen Michel Barnier à Bruxelles ce lundi 2 mars pour le début des nouvelles négociations comemrciales
Le Britannique David Frost et l'Européen Michel Barnier à Bruxelles ce lundi 2 mars pour le début des nouvelles négociations comemrciales © AFP / Olivier HOSLET / POOL / AFP

Voici donc le Brexit saison 2. Et dès le premier épisode, dès le lever de rideau, l’intrigue est posée, avec un traquenard d’entrée. Les deux négociateurs, Michel Barnier pour l’Europe, David Frost pour le Royaume-Uni ont ouvert le bal cet après-midi.

Et la pêche est donc l’un des premiers sujets sur la table. A première vue, pas de débat : il faut évidemment préserver les intérêts des pêcheurs européens, afin qu’ils continuent à pouvoir travailler dans les eaux britanniques. L’enjeu est de l’ordre de 700 millions d’euros. Huit pays sont concernés : la France au premier chef, et aussi beaucoup la Belgique, les Pays-Bas, le Danemark, le Portugal.

En France, 4ème producteur mondial dans ce secteur, c’est une question de survie pour bon nombre de nos 20.000 marins pêcheurs, en particulier sur les ports de Boulogne ou de Lorient. 30% des prises des pêcheurs français s’effectuent dans les eaux territoriales britanniques, en particulier les eaux poissonneuses du Nord et de l’Est de l’Écosse. La proportion s’élève même à 90% pour certains de ces marins pêcheurs, dont on sait combien la vie est difficile et combien le travail est mal rémunéré.

Donc la position européenne est simple : obtenir un accord pluriannuel pour garantir le maintien de ces droits de pêche, acquis depuis près de 60 ans, avec 100 espèces de poissons concernées. Cette position est logique. Mais elle est risquée.

Londres en position de force 

Donc sur ce sujet les Européens sont en position de faiblesse ! Et à l’inverse, Londres est en position de force. Le premier ministre Boris Johnson attaque la négociation sur le mode rigide : nos eaux territoriales nous appartiennent, on y fait ce qu’on veut maintenant qu’on est sorti de l’Europe. Sur le principe, ça se défend. Les pêcheurs européens sont beaucoup plus dépendants des eaux britanniques que les pêcheurs britanniques ne le sont des eaux européennes : première faiblesse.

Deuxième talon d’Achille : les Européens pourraient se diviser sur le sujet. Huit pays concernés, je vous le disais, faites la soustraction : 19 autres des 27 membres de l’Union s’en désintéressent. Pour ne rien arranger, parmi les 8 concernés, il y a aussi un peu de friture sur la ligne, parce que tous n’ont pas les mêmes quotas de pêche : les Français sont les plus avantagés.

Enfin troisième point de faiblesse : ce sujet est, en France en tous cas, à forte portée symbolique. Un totem. Comme tout ce qui touche à la nourriture. Le pouvoir politique court un risque majeur à se mettre à dos les marins pêcheurs, comme les agriculteurs. Comme le dit un diplomate européen, « ce n’est qu’un petit sujet économique, mais c’est un gros sujet politique ».

Résultat des courses : Londres a les cartes en main pour semer la zizanie chez les Européens, en faisant du chantage. D’ailleurs, les Britanniques ont déjà fait monter les enchères, en fermant brièvement l’accès aux eaux de l’ile anglo-normande de Guernesey il y a un mois. Le piège se referme.

Un chantage dangereux

Londres pourrait donc utiliser ce levier comme monnaie d’échange sur des sujets plus importants, c’est ça. Et ce n’est même pas « Londres pourrait le faire ». C’est « Londres va le faire ». Ok, on laisse vos pêcheurs continuer à venir chez nous. Mais alors montrez-vous plus souples sur les autres sujets.

Et le problème, c’est que les autres sujets sont absolument majeurs. Dressons un petit inventaire :

  • Un accord commercial global sur les échanges de biens de toute nature : l’idée c’est l’absence de taxes en contrepartie du maintien par le Royaume-Uni des standards européens en matière fiscale, sociale, sanitaire, environnementale.
  • Les règles sur les échanges dans le secteur des services, en particulier les services financiers : on connait le poids de la City dans l’économie britannique.
  • Un accord sur les transports, l’énergie, la sécurité.
  • Et puis bien sûr la question de la frontière entre les deux Irlande, pour ne pas raviver la guerre civile qui a ensanglanté le nord de l’île.

Tous ces enjeux sont déterminants. Et sur tous ces sujets, Londres va demander des concessions.

Le piège est donc le suivant pour les Européens : avoir la tentation de sauver le symbole de la pêche, quitte à sacrifier des sujets autrement plus lourds quant à leurs répercussions économiques et sociales. Bienvenue dans la saison 2 du Brexit.

Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.