En brandissant une Bible et en évoquant l’intervention de l’armée dans sa logique de répression des manifestants, Donald Trump a encore franchi un cran ces derniers jours. Mais ce double pari, sur la religion et sur les militaires, se retourne en partie contre lui. C’est le "monde d'après".

La Garde Nationale à Los Angeles face à un manifestant
La Garde Nationale à Los Angeles face à un manifestant © AFP / KYLE GRILLOT AFP

C’est la Sainte Alliance du sabre et du goupillon, pour reprendre cette formule attribuée à Clemenceau. Le clergé et les militaires main dans la main. Voilà le calcul de Donald Trump. La ficelle est grosse, mais ça peut marcher.

La religion d’abord. L’appel du pied du Président, lors de son discours de lundi soir une Bible à la main devant l’église St John de Washington, s’adresse à une clientèle précise : l’électorat évangélique, qui a voté pour lui à 82% il y a 4 ans. Et ça leur plait. Par exemple, le pasteur Franklin Graham est ravi, il y voit le retour de la parole divine.

Pour cet électorat, Trump est un peu le Messie. Quant au confinement lié au virus, c’est un drame puisque le droit d’aller à l’Église est la liberté première. Rappelons aussi que 40% des Américains sont créationnistes : ils ne croient pas dans l’évolution des espèces, l’Homme a été créé de toutes pièces par Dieu du jour au lendemain.

L’armée maintenant. Là encore, l’appel aux militaires a ses partisans : les militants pro-armes, les suprémacistes blancs, les obsédés de l’ordre viril. Exemple : le sénateur Tom Cotton, il appelle ouvertement à déployer des divisions aéroportées dans les rues. Bagdad, Minneapolis, même combat.

Envoyons les tanks, ça nettoie. Comme les Chinois à Tien An Men il y a pile 31 ans.

Tollé dans l'armée 

Sauf que tout ça revient à la figure de Trump !

Dans l’armée, c’est une levée de boucliers, un tollé contre Trump. Même l’actuel chef d’État major, Mark Milley, a dû publier un communiqué (le voici) pour rappeler que les soldats doivent respecter la Constitution. Ses deux prédécesseurs, l’amiral Mullen et le général Dempsey ont la même formule : « Our fellow citizens are not the enemy ». Nos compatriotes ne sont pas l’ennemi. 

L’ancien chef du Pentagone Jim Mattis, le général en chef de la Garde Nationale, tous s’insurgent contre un déploiement de l’armée dans les rues. A tel point que le secrétaire d’État à la Défense Mark Esper a lui aussi pris ses distances avec Trump.

L’armée est l’institution la plus respectée aux États-Unis. Elle est non partisane, non insurrectionnelle. C’est un instrument de puissance à l’étranger, mais pas sur le sol américain. Ses cadres ne veulent pas saper cette légitimité.

L’Église ensuite. La grossière manipulation, par Trump, du symbole Biblique pour justifier la répression, déplait à beaucoup. Aux Baptistes noirs. Aux Anglicans Épiscopaliens. Aux Catholiques. Or l’enjeu est de taille : ces derniers ont voté pour Trump à 52% il y a 4 ans.

L’évêque Mariann Buddle et l’archevêque Wilton Gregory n’ont pas de mots assez durs pour critiquer l’instrumentalisation des symboles chrétiens par ce Président dont la foi est douteuse : son message est, je cite, « aux antithèses des enseignements de Jésus ».

Cette fois, Trump ne peut pas prétendre qu’il est victime d’une cabale des médias ou des gauchistes : ce sont les hauts gradés de l’armée et le clergé qui le renvoient dans les cordes.

Le caméléon populiste

Il a donc perdu cette bataille. Et il peut y avoir d’autres séquences du même genre. Parce que Trump est comme tous les populistes : il ne peut pas s’empêcher de basculer dans la caricature et de flatter les bas instincts de son socle électoral. C’est comme Bolsonaro au Brésil criant à la menace communiste ou Modi en Inde criant à la menace musulmane. Il recommencera, c’est moitié tactique, moitié pathologique.

Cela étant, comme tous les démagogues, Trump s’adapte au sens du vent, modifie son discours. C'est un caméléon. Par exemple, là, il vient de concéder qu’« on n’aura peut-être pas besoin, finalement, de l’armée dans les rues ».

Au bout du compte en tous cas, ce sera peut-être à l’armée et au clergé de sauver l’État de droit en Amérique. A l’armée et au clergé d’éviter la double tentation militariste et théocratique du président. Sacré paradoxe.

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