Aux Etats-Unis, après le « Super mardi », les primaires démocrates tournent au mano à mano entre Joe Biden et Bernie Sanders. Mais il y a plus important aujourd’hui aux Etats-Unis. Un événement qui passe inaperçu alors qu'il est déterminant. La Cour suprême examine le droit à l'avortement. C'est le monde à l'envers.

Manifestation des partisans du droit à l'avortement devant la Cour Suprême à l'ouverture de l'audience ce 4 mars
Manifestation des partisans du droit à l'avortement devant la Cour Suprême à l'ouverture de l'audience ce 4 mars © AFP / Sarah Silbiger / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Sacrée coïncidence de dates. A 4 jours du 8 mars, Journée Internationale des droits des Femmes, la plus haute instance judiciaire américaine ouvre un dossier qui peut remettre en cause le droit à l’avortement. L’audience a démarré avec des manifestants pro IVG sous les fenêtres de la Cour.

De quoi s’agit-il ? Le document de l’audience est ici: June contre Russo. Il s’agit de valider ou d’annuler une loi votée en Louisiane, dans le Sud du pays. Elle impose à un médecin, prêt à pratiquer l’intervention, de travailler à moins de 50 kms du lieu de l’IVG. Par effet en chaine, une seule clinique demeurerait capable de faire des avortements dans toute la Louisiane, la taille de deux régions françaises. Le débat s’annonce très serré. 

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Et tout ça se produit au moment où les Etats du Sud (la « Ceinture de la Bible » comme on dit aux Etats-Unis) multiplient les législations anti-avortement. Dans l’Alabama, un médecin qui pratique une IVG, même après un viol, risque désormais 99 ans de prison, plus que le violeur. En Georgie ou dans le Tennessee, le délai pour avorter c’est désormais 6 semaines, alors que bon nombre de femmes ne savent même pas alors qu’elles sont enceintes. 

Sur les 50 Etats américains, 28 sont engagés dans des démarches de limitation de l’avortement. Mais leur objectif numéro un : c’est que la Cour Suprême change la jurisprudence nationale. Cette jurisprudence autorise l’avortement depuis 1973 et le célèbre arrêt Roe contre Wade. Voilà l’enjeu d’aujourd’hui.

Satisfaire l'électorat évangélique

Et derrière il y a un calcul électoral de Donald Trump. Ce n’est pas l’aspect le plus spectaculaire de la politique du président américain. Mais c’est peut-être celui qui laissera le plus de traces. 

A la Cour Suprême, qui compte 9 magistrats, Donald Trump a réussi à faire nommer deux nouveaux juges, tous deux très conservateurs : Neil Gorsuch, et surtout Brett Kavanaugh, catholique pratiquant. Sa nomination avait été très controversée. Du coup, 5 des 9 juges sont désormais des conservateurs.

Et l’une des priorités de Trump, c’est, grâce à eux, de renverser l’arrêt Roe contre Wade. Soit dit en passant, quel paradoxe. Trump, mécréant, coureur de jupons, autrefois défenseur de l’avortement, estime donc désormais qu’il faut, je cite, « punir les femmes qui pratiquent l’IVG ». Pourquoi ? Parce qu’il veut s’assurer du soutien électoral des chrétiens évangéliques. Ils votent pour lui à 80%.  Et pour eux, ce sujet de l’avortement est le sujet qui écrase tous les autres. La motivation de vote numéro Un.

Cela dit, le pari est à double tranchant. Parce qu’en face, les militants des droits des femmes sont très remontés également. L’avortement est pratiqué aux Etats-Unis dans les mêmes proportions qu’en France. Et 60 à 70% des Américains demeurent favorables à ce droit. La Cour Suprême devrait rendre sa décision en juin. L’impact sur le scrutin de novembre est quasiment assuré.

Changer durablement la société américaine grâce aux juges

C’est donc un calcul électoraliste de Trump. Mais c’est davantage que ça. Il s’agit de changer la société américaine durablement, sur les questions de société. Via les juges. Trump ne s’en cache même pas. Jamais depuis Reagan il y a près de 40 ans, un président américain n’avait nommé directement (ou fait nommer) autant de juges fédéraux : près de 200 en trois ans et demi, dans toutes les instances judicaires. 

La Cour Suprême, c’est le nec plus ultra. Parce que les juges y sont nommés à vie. Aujourd’hui, les deux plus âgés sont des magistrats progressistes, ils ont 86 et 81 ans. Donc un Trump réélu pourrait miser sur leur disparition pour les remplacer et ancrer la Cour dans le conservatisme pour 10, 20, 30 ans. Et la Cour Suprême, SCOTUS comme on la surnomme, possède un poids énorme. C’est un mélange des trois grands instances judiciaires françaises : Conseil Constitutionnel, Cour de Cassation, Conseil d’Etat.

Une remise en cause du droit à l’avortement pourrait donc être le signe annonciateur d’autres évolutions conservatrices majeures : la limitation de l’assurance maladie ou de la liberté syndicale, la liberté du port d’armes, la défense de la peine de mort. Donc cette audience aujourd’hui à la Cour Suprême est peut-être plus importante encore que l’issue de la primaire démocrate. Elle peut dessiner les contours de la société américaine de demain.

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