Cette fin de semaine s’annonce agitée en Amérique Latine avec de multiples manifestations féministes. Le continent est souvent associé à la contestation sociale et à la poussée de droite radicale. Mais cette Amérique Latine est surtout en train de devenir le poste avancé du combat féministe. C'est le monde à l'envers.

Les foulards verts sont l'emblème des manifestantes pro avortement en Argentine, ici le 19 février dernier à Buenos Aires
Les foulards verts sont l'emblème des manifestantes pro avortement en Argentine, ici le 19 février dernier à Buenos Aires © AFP / Matías Baglietto / NurPhoto

C’est une mobilisation sans précédent. En particulier dans trois pays clés.

D’abord le Chili. C’est de là qu’est venu l’emblème : cette vidéo du collectif Las Tesis, on vous en a déjà parlé ici, «Violador en tu camino », « le violeur sur ton chemin, le violeur c’est toi ». Publiée le 25 novembre, devenue virale, elle a été transposée depuis dans des dizaines de pays. Les collectifs féministes chiliens sont omniprésents dans la contestation sociale qui agite le pays depuis 4 mois, et dénoncent toutes les violences sexuelles. Objectif : graver la parité dans une nouvelle Constitution. Le principe d’une révision constitutionnelle sera soumis à référendum le mois prochain. Nouvelle manifestation dimanche à Santiago.

Ensuite, l’Argentine. Là encore nouvelle manifestation dimanche. Une mobilisation dont des foulards verts sont le symbole. Il s’agit d’obtenir enfin la légalisation de l’avortement. 7 tentatives devant le Parlement, 7 échecs en 10 ans. Le nouveau président argentin promet un nouveau texte d’ici la fin de la semaine prochaine. En Argentine, on compte 50.000 avortements clandestins par an. Ils ont fait 3000 morts en 30 ans.

Enfin le Mexique. Il devrait connaitre dimanche la plus grande manifestation féministe de son histoire, suivi d’un appel à la grève générale des femmes lundi. Le combat porte cette fois sur les féminicides : déjà 1000 meurtres epuis le début de l’année. 15 par jour. Avec certains assassinats d’une violence extrême, atroce. Une femme sur cinq se dit victime de violence sexuelle au Mexique.

Face à l'appareil d’État, aux Églises, et aux gangs

C’est d’une plus grande ampleur que le mouvement #metoo. Ces mobilisations qui touchent le Chili, l’Argentine, le Mexique (mais on pourrait citer également la Colombie, le Nicaragua), vont au-delà de la question du viol et du harcèlement sexuel. Elles s’attaquent à des piliers de la société, avec trois adversaires de taille.

Le premier, c’est tout simplement l’appareil d’État. Le pouvoir politique : au Chili, le président Pinera, cette semaine encore, évoque « l’attitude des femmes » comme étant une cause de viol. Au Mexique, le président Lopez Obrador ne se décide pas à lancer un plan de lutte contre les féminicides. L’appareil d’État, c’est aussi la police : au Chili, plusieurs policiers sont soupçonnés d’agression sexuelle. Au Mexique, les enquêteurs trainent des pieds devant les meurtres, même les plus horribles.

Deuxième adversaire : le clergé, du moins une partie de l’Église. Au Brésil, les néo-pentecôtistes, qui ont le vent dans le dos, font tout pour s’opposer à la mobilisation féministe, dans un registre qui est presque celui du fondamentalisme islamiste. En Argentine, l’Église catholique a tout fait pour empêcher la légalisation de l’avortement jusqu’à présent.

Enfin troisième adversaire : les gangs. En particulier au Mexique et en Amérique Centrale. Les gangs et leur culte de la violence et de la virilité. Ils rabaissent systématiquement la place des femmes. Ils sont l’incarnation de sociétés patriarcales. 

Résultat : si on prend un indicateur simple, l’interruption volontaire de grossesse, elle n’est légale que dans trois pays, Cuba, l’Uruguay et le petit Guyana.

Un mouvement jeune et collectif 

Nous sommes en fait en présence d'une politisation des femmes: une politisation à marche accélérée, dont la forme est très nouvelle.

D’abord, cette mobilisation en Amérique Latine est le fait de femmes jeunes, parfois très jeunes, même des adolescentes.  Animées d’un sentiment d’urgence. 

Ensuite, évidemment, elles utilisent à fond les réseaux sociaux. C’est le cas des Chiliennes de Las Tesis, on en parlait. Ou des Mexicaines de Las Brujas del Mar, dans la ville de Monterrey. Via Internet, elles montent des opérations éclair : bloquer l’accès du métro, taguer les murs des villes, etc.

Troisième paramètre : tout ça se passe en dehors des partis politiques ou des syndicats. Et sans leadership. Il n’y a pas de leader à proprement parler. Juste une mobilisation collective.

On retrouve cette montée en puissance des femmes ailleurs, au Liban, en Algérie, voire en Afrique, avec la mobilisation sur les réseaux sociaux autour du mot dièse #vraiefemmeafricaine. Mais c’est en Amérique Latine que le phénomène est donc le plus fort. C’est peut-être le changement en cours le plus important sur le continent. Un vrai mouvement de plaque tectonique, plus encore que #metoo en Occident. 

En Amérique Latine, une révolution féministe est en cours. Elle peut changer profondément l’ensemble de ces sociétés.

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