Cet après-midi, le Parlement russe, qui examinait la réforme de la Constitution, a validé la possibilité d’une nouvelle candidature de Vladimir Poutine en 2024. Mais plus frappant encore, il y a le retour dans la Constitution de la référence à Dieu. Ce retour du divin va au-delà de la Russie. C'est le monde à l'envers.

Vladimir Poutine devant le Parlement russe ce 10 mars lors de l'examen de la réforme constitutionnelle
Vladimir Poutine devant le Parlement russe ce 10 mars lors de l'examen de la réforme constitutionnelle © AFP / Alexey NIKOLSKY / SPUTNIK / AFP

Théoriquement, la Russie est laïque. Même pas besoin de remonter à l’Union Soviétique et au marxisme léninisme qui assimilait la religion à l’opium du peuple. Non je parle de la Constitution en vigueur à Moscou, celle de la Russie de 1993 post soviétique. Elle institue la séparation de l’Église et de l’État. Ajoutons que Vladimir Poutine n’est pas précisément une grenouille de bénitier. Son logiciel personnel relève plus du cartésianisme du KGB que des mystères de la foi.

Et pourtant c’est bien ce même Poutine qui, la semaine dernière, a donc transmis au Parlement 24 amendements à la réforme constitutionnelle qu’il avait lui-même initiée. Et dans ces amendements il y a l’inscription dans la Constitution de la « foi en Dieu », comme héritage d’une tradition millénaire russe. Évidemment, tout cela a été validé aujourd’hui par l’Assemblée, comme une lettre à la poste : 382 voix contre 44. Dans les amendements à la sauce Poutine, il y a aussi la référence au mariage comme étant nécessairement l’union d’un homme et d’une femme.

Il n’y a pas de hasard. Cette révision constitutionnelle vient sceller le rapprochement progressif de Poutine avec le clergé orthodoxe. En particulier avec son chef, le patriarche Kirill, un personnage au demeurant controversé, vu sa passion pour le luxe. En tous cas, voilà donc Dieu officiellement de retour sur l’échiquier politique en Russie.

La religion omniprésente dans la campagne américaine

Et ce sujet, Etats-Unis et Russie sont assez similaires. Comme en Russie, l’Église est officiellement séparée de l’État dans la constitution américaine. Depuis Thomas Jefferson en 1787. Sauf que la religion n’a jamais quitté la politique. Les présidents prêtent serment sur la Bible. Tous les discours se finissent par « God Bless America ».

Et surtout, cette présence de la religion revient à des sommets dans la campagne en cours. Commençons par l’opposition démocrate. A l’exception de Bernie Sanders qui se contente de revendiquer « sa fierté d’être juif », tous les autres postulants ont mis ou mettent la religion en avant :

  • Joe Biden, d’abord, catholique d’origine irlandaise : un argument de poids auprès de l’électorat afro-américain du Sud du pays ;
  • Pete Buttigieg, anglican épiscopalien ;
  • Amy Klobuchar, protestante de la grande United Church of Christ ;
  • Et même Elizabeth Warren, méthodiste revendiquée.

Les 2/3 des électeurs démocrates qui participent aux primaires revendiquent une appartenance religieuse.

Côté républicain, c’est encore plus flagrant, même si, comme Poutine, Trump n’a rien d’un enfant de chœur, c’est le moins qu’on puisse dire. En tous cas, l’électorat évangélique pentecôtiste est son soutien numéro un. Il vote à 80% pour lui. Et s’incarne dans tout un tas de lobbies, sans compter le vice-président Mike Pence.  Dieu est donc redevenu omniprésent aussi sur la scène politique des Etats-Unis.

Un calcul électoral cynique mais dangereux

C’est la traduction d'un retour du religieux dans l’électorat, c’est certain. Une quête de repères et de sens, en particulier dans les couches populaires déboussolées par la mondialisation. Le phénomène s’observe un peu partout : au Brésil, dans l’Est de l’Europe, en Inde où l’hindouisme radical fait des ravages. Sans oublier la terreur engendrée par l’extrémisme islamiste.

Mais pour les dirigeants politiques eux-mêmes, ce n’est pas une question de foi, qui est un sujet intime et personnel. C’est d’abord du cynisme, du calcul électoral, de l’instrumentalisation du fait religieux. En Russie, Poutine mise sur la référence à Dieu pour faire passer la pilule des autres changements constitutionnels qui pourraient le maintenir au pouvoir. Un référendum est prévu le mois prochain. Il s’agit de séduire l’électorat orthodoxe et aussi musulman. Aux Etats-Unis, Trump et Biden, chacun dans leur style, cherchent à solidifier un socle électoral grâce au sentiment religieux. 

Il y a un paradoxe dans toute cette histoire: c’est quand même baroque de dénoncer la théocratie en Iran ou ailleurs,  si soi-même on fonde son pouvoir sur la religion. Mais passons. Il y a plus important : l’Histoire nous enseigne surtout combien instrumentaliser la religion à des fins politiques, c’est manier de la dynamite. Réveiller des forces qui se révèlent ensuite incontrôlables.

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