La mobilisation antiraciste semble se ralentir un peu, 48h après les obsèques de George Floyd aux Etats-Unis. Et on est donc en droit de s'interroger sur les traductions concrètes de cette mobilisation jusqu’à présent impressionnante. Il y a comme un doute. C’est le « Monde d’après ».

Le révérend Al Sharpton, figure de la mobilisation, lors des obsèques de George Floyd à Houston
Le révérend Al Sharpton, figure de la mobilisation, lors des obsèques de George Floyd à Houston © AFP / GETTY IMAGES / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Sur le papier, tout est réuni pour que les choses bougent.

D’abord en raison de l’ampleur et de la nature de la mobilisation, sans précédent depuis les grands combats pour les droits civiques des années 60. Manifestations nombreuses, aux États-Unis, et un peu partout dans le monde. Manifestations multicolores, avec la présence de très nombreux blancs dans les cortèges aux États-Unis, signe d’une prise de conscience qui enfin dépasse la communauté noire.

Ensuite, quelques actes sont d’ores et déjà posés. Sur l’organisation de la police : remise à plat à Minneapolis, interdiction des prises d’étranglement à Houston, modification des procédures disciplinaires à Washington. Dépôt d’un projet de loi national par le parti démocrate sur la responsabilité des forces de l’ordre.

Sur la discrimination raciale aussi : avec des annonces symboliques, comme la volonté affichée de certaines entreprises de favoriser le recrutement dans les « minorités visibles ».

Enfin il y a l’impact perceptible sur la campagne présidentielle. Donald Trump accuse désormais 9 points de retard sur Joe Biden au niveau national. Et il est devancé dans les Etats-clés : le Wisconsin, l’Arizona, la Pennsylvanie, le Michigan. Et puis le candidat démocrate va sans doute choisir une co-listière noire : Val Demmings, Lance Bottoms, Kamala Harris sont les noms les plus cités.

L'enjeu de la mobilisation électorale

Donc tout ça avance. Et pourtant il y a de quoi être sceptique, sur les deux sujets clés: à court terme l’impact sur le vote de novembre, à moyen terme le sujet de fond (le racisme, les discriminations, les violences).

Commençons par le vote. C’est dans 4 mois et demi, c’est loin en politique. D’ici là, le soufflé de la mobilisation peut retomber. Ça dépend beaucoup de l’évolution du mouvement Black Lives Matter. Va-t-il se structurer politiquement et pacifiquement ? Ou risque-t-il d’évoluer vers une radicalisation violente, ce qui serait pain bénit pour Trump ?

Quant à l’issue de l’élection, elle dépend en partie de l’inscription des jeunes, des noirs, des hispaniques sur les listes électorales. Traditionnellement, les noirs votent un peu moins que les blancs aux Etats-Unis (pas tant que ça mais un peu moins) et en 2016, il y avait quand même 5 points d’écart. C’est le grand combat de Barack Obama : inscrivez-vous sur les listes et votez en novembre prochain.

En sachant que l’équipe Trump va sans doute tout faire pour décourager le vote noir : en imposant des contraintes administratives, en fermant des bureaux de vote dans les quartiers noirs, en utilisant l’argument de la sécurité sanitaire pour décourager les électeurs, etc.

Donc c’est pas joué d’avance.

Le précédent de Parkland

Et puis il y a le deuxième sujet, le grand enjeu de société sur le racisme, et là encore, il y a de quoi être dubitatif !

Parce que le chantier des discriminations est énorme, aux Etats-Unis et pas seulement : 

  • L’accès à l’emploi et au logement (les écarts de patrimoine vont de 1 à 10 en moyenne outre-Atlantique entre un foyer noir et un foyer blanc), 
  • L’accès à l’éducation et à la santé (on vient de le voir avec le virus qui frappe plus durement les « minorités ethniques »).

Parce que le chantier de la réforme de la police est tout aussi énorme aux États-Unis. Pour une raison simple : c’est un pays fédéral. On dénombre (tenez-vous bien) 18.000 forces de police différentes dans le pays, entre les villes, les comtés, les shériffs, etc. Avec des règles différentes à chaque fois. Ce n’est pas demain la veille qu’il y aura un texte national consensuel sur cette question.

Et parce qu’enfin, l’Histoire récente des États-Unis est faite de mobilisations sans lendemain. Sur la discrimination raciale. Ou plus récemment sur les armes. On se souvient de l’énorme mouvement de jeunes suite à la tuerie de Parkland en Floride il y a deux ans. On entendait des « plus jamais ça », « fini les armes en liberté ». Résultat : rien ou quasiment rien n’a changé 2 ans après.

Ce n’est pas cynique de dire ça. C’est tristement réaliste.

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