C’est peut-être l’aspect passé le plus inaperçu de l’intervention d’Emmanuel Macron, et pourtant l’un des plus importants : le président français propose une annulation de la dette des pays pauvres d’Afrique. Et si on se décidait enfin à aider l’Afrique, c’est le "Monde d’après" (Le Monde à l'envers en temps de virus).

Dans l'attente de distribution d'aide alimentaire à Dakar au Sénégal
Dans l'attente de distribution d'aide alimentaire à Dakar au Sénégal © AFP / SEYLLOU / AFP

« Nous devons aider nos voisins d’Afrique à lutter contre le virus en annulant massivement leurs dettes ». Voilà la formule employée hier soir par Emmanuel Macron. Que cette formule se traduise en acte, et alors oui il y aura bien eu un tournant majeur lié au virus.

Les pays africains ont vu leur dette doubler en dix ans pour s’élever aujourd’hui à 365 milliards de dollars. Un gouffre. Ils consacrent annuellement plus d’argent à rembourser cette dette qu’à développer leurs systèmes de santé.

Annuler purement et simplement cette dette. L’idée a été avancée la semaine dernière par le président sénégalais Macky Sall, relayée avant-hier par le Pape François lors de son homélie pascale. Emmanuel Macron la fait sienne. 

Le FMI, la Banque Mondiale et le G7 (le groupe des pays les plus riches) n’en sont pas encore tout à fait là. Ils proposent plus classiquement aujourd’hui d’accroitre leur aide, ou bien de suspendre la dette en question, au moins pour 6 mois, peut-être pour un an ou deux ans. 76 pays seraient concernés, aux deux tiers des pays africains. 

C’est un premier pas. Mais suspension veut simplement dire report, rééchelonnement, pas annulation.  On n’en est pas encore à renverser la table.

Éviter un rebond épidémique en Europe 

Alors quel est l’intérêt de renverser la table, d’annuler la dette ? Prenons une comparaison. C’est un peu comme la question des migrants. Si l’économie africaine est assez forte pour créer des emplois et dessiner un avenir meilleur, les candidats au départ et à l’émigration vers les pays du Nord diminueront d’autant. Si le système de santé africain parvient à résister au virus, le risque d’un rebond épidémique et d’une deuxième vague qui revienne en boomerang en Europe diminuera d’autant.

D’où l’intérêt d’effacer la dette : pour permettre que l’argent dégagé serve à équiper les hôpitaux et les systèmes de santé en Afrique. C’est possible parce que les pays africains sont pro-actifs : pour la plupart, ils ont réagi jusqu’à présent plus rapidement que nous.  En plus, comme la population africaine est jeune, 20 ans en moyenne, elle résistera peut-être mieux au virus qui frappe d’abord les personnes âgées. Donc l’effort sanitaire nécessaire ne sera peut-être pas de la même ampleur qu’en Europe.

Annuler la dette fait donc sens, au moins par intérêt bien compris. Pour éviter que la tragédie nous revienne en boomerang.

Le verrou chinois sur la dette africaine

Pour autant, est-ce que ça va se produire ? C’est pas gagné. Pour au moins deux raisons.

La première, c’est l’égoïsme à courte vue. Autrement dit : dès que l’épidémie aura reflué en Europe pour aller potentiellement faire des ravages en Afrique, la tentation sera grande d’oublier les promesses d’aujourd’hui. Et de renouer avec les vieux clichés confortables et fatalistes sur l’Afrique de tous les maux, du SIDA et de la famine, d’Ebola et du paludisme. En y rajoutant juste : coronavirus.

La deuxième raison, c’est que rien ne se fera sans la Chine. Les créanciers chinois, publics ou privés, détiennent désormais à eux seuls, 40% de la dette africaine. En 20 ans, la Chine est devenue de loin le premier créancier du continent. Une stratégie qui permet aussi aux entreprises chinoises de multiplier les contrats sur le sol africain. Pékin acceptera donc peut-être un report de la dette. Mais une annulation ? Improbable. 

Donc le risque est là : faute de moyens, le système de santé africain peut exploser en vol (le continent compte 40 fois moins de médecins que l’Europe), et la suite peut ressembler, en chaine, à instabilité politique, exode économique, recrudescence du virus, et rebond épidémique en Europe.

Le bon sens (y compris j’y insiste dans notre propre intérêt), c’est de rompre ce cercle vicieux, en aidant massivement l’Afrique. Mais le bon sens a beaucoup manqué dans le « monde d’avant ». 

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