C’était il y a un an, le 16 février, puis le 22 février, les premières manifestations contre le pouvoir éclataient en Algérie. Un an après, le vieux personnel politique est encore en place. On est donc tenté de penser que le soulèvement a échoué. Mais à l'opposé, il peut encore s'amplifier. C'est "le monde à l'envers".

La manifestation du vendredi 14 février 2020 à Alger
La manifestation du vendredi 14 février 2020 à Alger © AFP / Billal Bensalem / NurPhoto

Évidemment, au premier coup d’œil, on se dit que rien n’est réglé, que le « hirak », comme l’appellent les Algériens (traduction littérale « le mouvement ») n’est pas parvenu à ses fins. Les manifestations continuent : hier à Kherrata (où tout avait débuté il y a un an), vendredi prochain à Alger. Et le seul fait qu’elles continuent traduit leur échec. Mais il faut mesurer à quel point l’Algérie s’était endormie dans le formol politique ; de ce point de vue, le bilan de la contestation est déjà considérable.

Premier objectif atteint : la fin du clan Bouteflika. N’oublions pas que le soulèvement avait démarré pour rejeter une 5ème candidature d’Abdelaziz Bouteflika. Il y a renoncé en avril. Et ensuite, son frère Saïd a été arrêté puis condamné à 15 ans de prison. Arrêtés également et condamnés, deux anciens premiers ministres et deux anciens chefs du renseignement.

Deuxième objectif : mettre un terme à la toute-puissance de l’état-major de l’armée. Là évidemment, c’est plus compliqué. Mais en décembre, l’homme fort, le général Gaid Salah est mort. Certains hauts gradés semblent avoir fui à l’étranger. Et le nouveau chef d’état-major est un homme un peu plus jeune.

Enfin, ces dernières semaines, après la répression des mois de novembre et de décembre, le pouvoir semble avoir adopté une position plus souple. Le nouveau président Tebboune est lui aussi, un apparatchik. Mais depuis début février, quelques dirigeants de la contestation ont été relâchés : par exemple Samir Belarbi ou Louisa Hannoune. Ça ressemble à un embryon de négociation.

La maturité de la "révolution du sourire"

On peut aussi être tenté de penser que le Hirak tourne un peu en rond. Peut-être. Mais peut-être pas. Parce que ce « mouvement » est admirable.

D’abord, il est admirable de patience et de persévérance. Un an à manifester tous les mardis et tous les vendredis. Non seulement à Alger, mais à Oran, à Mostaganem, à Constantine, à Bejaia, etc. Sans jamais se décourager. 

Ensuite, il est admirable par son calme. Cette « révolution du sourire » comme elle aime à s’appeler, n’a jamais basculé dans la violence, jamais répondu aux arrestations, aux provocations des forces de l’ordre. Cette maturité est fascinante. Comme si les Algériens avaient collectivement tiré les leçons des échecs des autres soulèvements arabes (en Syrie en particulier), comme s’ils avaient tous décidé de ne plus jamais revivre la guerre civile, des années 90. Fait révélateur : les Islamistes n’ont jamais réussi à ce jour à instrumentaliser la contestation, alors même que les manifestations se déroulent toujours dans la foulée de la grande prière du vendredi.

Enfin, le hirak est admirable parce qu’il incarne le renouvellement politique et la libération de la parole. Dans cette Algérie où 45% de la population a moins de 25 ans, le Hirak est d’abord l’affaire des jeunes: des étudiants, des supporters de foot. Des femmes, omniprésentes dans les manifestations : le débat sur le statut de la femme dans le pays en devient incontournable.Tout cela, c’est un succès.

Un OVNI politique horizontal

Reste évidemment que le système est toujours en place; et les écueils pour le Hirak sont multiples.

Le mouvement reste plus urbain que rural : difficile de savoir ce qu’en pensent les campagnes. L’état-major militaire, issu de la branche armée du FLN, veut garder la maîtrise des filières d’importation et des ressources pétrolières (via la compagnie nationale Sonatrach); et par-dessus le marché, l’économie algérienne est exsangue. Tout ça peut conduire à un retour en arrière brutal, voire un coup d’Etat : c’est concevable.

Enfin dernier écueil majeur : l’absence de structuration politique de la contestation. Jusqu’à présent, le hirak n’a jamais réussi à se doter d’une plateforme commune, d’un programme commun. Même si la constitution d’un collectif venant de 21 wilayas, 21 régions du pays, est annoncée jeudi prochain à Alger.

Cela dit, l’essentiel est peut-être ailleurs. Le hirak algérien est, depuis le début, un OVNI, un mouvement horizontal. Il échappe à nos raisonnements classiques sur les structures politiques verticales. C’est une faiblesse mais c’est aussi une force.

Et puis surtout, l’émergence d’une nouvelle élite politique n’est qu’une question de temps. A force d’amertume, les Algériens s’étaient dépolitisés. La re politisation est en cours. Le temps peut donc jouer pour le Hirak. Le soulèvement ne fait peut-être que commencer.

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