La commission européenne doit demain un Livre Blanc avec ses propositions sur l’utilisation des données qui dictent de plus en plus nos vies. On est tenté de penser que l’Europe a déjà perdu cette guerre face aux géants américains et chinois. Mais elle n'a perdu que la première bataille. C'est "le monde à l'envers".

Le patron de Facebook Mark Zuckerberg était hier 17 février à Bruxelles pour rencontrer les dirigeants européens
Le patron de Facebook Mark Zuckerberg était hier 17 février à Bruxelles pour rencontrer les dirigeants européens © AFP / Kenzo TRIBOUILLARD / AFP

C’est vrai, l’Europe a perdu la première manche. Et quand je dis perdu, c’est la Berezina. Une défaite en rase campagne. Nous avons laissé nos données personnelles à la merci des puissances étrangères.

D’un côté, les géants des Etats-Unis : Google, Amazon, Apple, Facebook, Paypal. Ils savent presque tout de notre vie privée, se refilent les informations, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’on a des doutes sur l’utilisation qu’ils font de toutes ces données. Et puis leurs réseaux sociaux incontrôlés ont accéléré la diffusion des fausses informations. 

De l’autre côté, les géants chinois : Baidu, Tencent, Alibaba, Xiaomi. Sans oublier le champion des Telécoms Huawei. Technologie de reconnaissance faciale permettant de localiser n’importe qui à n’importe quel endroit, fort soupçon de contrôle politique par le pouvoir chinois, un vrai bonheur. Dans les deux cas, américain comme chinois, deux formes d’intrusion dans la vie privée. Avec notre assentiment individuel.

L’Europe a perdu ce match industriel, elle ne s’est pas positionnée à temps. Aujourd’hui, elle essaie simplement de réglementer l’usage de ses techniques, a posteriori. En faisant au passage la morale à Facebook et aux autres. C’est un peu facile, et surtout c’est un peu tard. On parle de milliards de données, le contrôle a posteriori est un peu une illusion. Nous avons perdu cette première bataille des données personnelles.

La caverne d'Ali Baba des données industrielles

Mais la deuxième manche débute. Ce ne sont pas cette fois les données que livrent délibérément les individus, vous, moi. Ce sont les données numériques industrielles, celles des entreprises. Une mine d’or.

Reprenons. Ce qu’on appelle l’intelligence artificielle, c’est ni plus ni moins qu’une série d’algorithmes informatiques qui pilotent des actions de façon automatique. Avec la technologie ultra rapide du réseau 5G, ces algorithmes vont piloter, demain, les objets connectés : les voitures, les frigidaires, et même certaines usines, des réseaux de transport ou de traitement de déchets.

Mais pour que ces algorithmes fonctionnent, il leur faut des données : c’est leur carburant, leur essence, ce qui fait tourner le moteur. Et des données industrielles, l’Europe en possède à gogo. Parce que l’Europe c’est la 1ère puissance industrielle et la première zone commerciale au monde, avec de très grandes entreprises. Le tout dans un espace de près de 500 millions d’habitants.

L’enjeu, c’est donc de se donner les moyens d’exploiter par nous-mêmes toutes ces données. Sans tout refiler au chinois Huawei qui a déjà un coup d’avance sur la 5G. Ça veut dire quoi ? 

  • Développer au plus vite une sorte de marché unique interne à l’Europe pour toutes ces données, dans chaque grand secteur d’activité : les transports, la santé, l’environnement, etc.
  • Favoriser l’éclosion de start-ups capables d’exploiter les données qui vont circuler au pied des antennes 5G. 
  • Former du personnel qualifié pour le faire.

Ça nécessite des dizaines de milliards d’euros d’investissement.  Il est encore temps.

La préservation des libertés et des valeurs européennes

Mais il ne s'agit pas seulement de créer un ou des géants industriels européens. C’est beaucoup plus qu’une histoire de business. C’est une question de liberté et d’indépendance. L’enjeu, c’est de préserver nos valeurs. Parce que ce ne sont ni les Américains ni les Chinois qui le feront à notre place.

Autrement dit, l’objectif c’est de développer cette exploitation des données numériques en fixant des règles, cette fois dès le départ, pas à la fin du match. Pour protéger les libertés individuelles, surtout dans certains domaines sensibles : la santé, les parcours professionnels, les finances, etc. Pour donner une sorte de label éthique, une norme européenne. Avec une police, un pouvoir de sanction.

Tout cela nécessite de se mettre d’accord au niveau européen. En mettant un mouchoir sur nos guerres picrocholines entre nations, qui ont souvent fait perdre du temps à l’Europe. 

L’intelligence artificielle, c’est avec l’environnement, LE grand enjeu qui nécessite de voir plus loin que le bout de son nez. Et il y a le feu au lac. Il faut que ce livre blanc européen d’une trentaine de pages, publié demain, puisse déboucher sur une législation avant la fin de l’année.

Sinon il sera trop tard. Et alors oui, la guerre sera perdue pour l’Europe. Nous livrerons nos données, au choix, à Google ou à la Chine. Qui demain nous dicteront notre façon de manger, de dormir, de nous soigner, de nous déplacer. De vivre.C’est un choix.

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