C’est sans précédent : aux États-Unis, le baril de pétrole américain a donc fini hier par être coté en négatif. De là à conclure que c’est le début de la fin pour le règne du pétrole, il y a un pas hasardeux à franchir. Mais le processus s'accélère. C’est le « Monde d’après ».

Le drapeau américain arboré devant le champ de pétrole de Wilmington en Californie au lendemain de la chute du cours du baril
Le drapeau américain arboré devant le champ de pétrole de Wilmington en Californie au lendemain de la chute du cours du baril © AFP / Frederic J. BROWN / AFP

Prenons la mesure de cette histoire. Parce que c’est dingue ! Le baril de brut Texas Crude valait donc hier soir 20 avril, moins que rien. Oui : moins que rien. Moins que zéro.

C’est l’un des événements les plus fascinants depuis le début de cette crise. Le pétrole, ce symbole de la civilisation du siècle écoulé, cette clé de voûte des transports et du plastique, bref de notre société, vaut moins que rien. Au début de l’année, ce baril dit WTI (pour West Texas Intermediate), était coté 60 dollars. Hier soir, il cotait moins 38 dollars. En négatif. Ce jour, 21 avril, ça remonte un peu, mais ça tourne autour de 3 dollars le baril. Une misère.

Comment en est-on arrivé là ? Le mécanisme est simple à comprendre.

  1. La demande est très inférieure à l’offre. Quasiment plus de transport aérien, beaucoup moins de transport routier (par exemple en France la consommation d’essence a baissé de 75%). Et en face, une offre très importante, en particulier celle du pétrole de schiste américain.

  2. Comme ce pétrole ne trouve plus acquéreur, il faut donc le stocker. En particulier à Cushing dans l’Oklahoma. Mais le stocker coûte plus cher que de le vendre à perte. C’est comme ça qu’hier soir, les vendeurs se sont retrouvés prêts à payer leurs acheteurs pour qu’ils prennent les barils. Donc cotation négative. Un truc de fou !

Une rentabilité pétrolière en baisse

Alors forcément on se pose la question: est-ce la fin d’un monde ? C’est possible.

Si on va au-delà de l’épisode spectaculaire de la nuit dernière, la chute du marché du pétrole est en réalité structurelle depuis plusieurs mois. Le monde produit aujourd’hui plus de pétrole qu’il n’en consomme.

Par-dessus le marché, le coût global de l’or noir augmente. D’abord son coût d’exploitation : les nouveaux gisements coutent plus cher techniquement. Et puis il y a désormais les risques liés à la financiarisation de ce marché. On le voit bien avec cet épisode : la spéculation est permanente sur les matières premières, avec marchés instables et de chutes brutales. Pas sûr que le pétrole reste un bon pari.

Les Etats-Unis piégés 

C’est particulièrement le cas pour le pétrole de schiste américain. Les États-Unis, Trump en tête, ont investi massivement dessus. Pour devenir le premier producteur mondial de brut. Mais le piège s’est refermé sur eux. Russes et Saoudiens se sont entendus pour baisser les prix et limiter la production. Et voilà les États-Unis qui se retrouvent avec un stock impossible à écouler.

Ajoutons évidemment que cette crise du Covid alimente la réflexion sur la nécessité de faire repartir l’économie sur la base d’énergies plus propres. Exemple : les véhicules électriques, sans pétrole.

150 ans de réserve en Arabie Saoudite

Cela dit, on est évidemment loin du compte ! D’abord, ce baril WTI n’est qu’un indicateur parmi d’autres. Ensuite, à court terme, si la chute du baril s’accentue, le prix à la pompe va descendre. Et il sera donc tentant, à la fin du confinement, de sauter dans sa voiture pour consommer du pétrole dans l’allégresse.

Et puis surtout, à moyen terme, les gros producteurs n’ont pas dit leur dernier mot : les États-Unis bien sûr, l’Arabie Saoudite, la Russie, le Canada, même le Venezuela, feront tout pour défendre cette énergie fossile. Les Saoudiens, à eux seuls, sont assis sur 150 ans de réserve. Le pétrole reste à ce jour la première industrie de la planète, moelle épinière de notre économie.

Dans ce paysage, l’Europe a une responsabilité majeure, puisque c’est le premier importateur mondial de pétrole. Qu’elle fasse des choix plus radicaux sur les énergies renouvelables, dans l’intérêt de la planète, et l’impact sur l’or noir sera immédiat.

Donc, en résumé : oui il est possible que cette crise accélère la fin d’une époque, la fin de la domination du pétrole.

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