C'est un pays dont on ne parle jamais : la Biélorussie, à l’Est de l’Europe, entre Pologne, Ukraine et Russie. C’est la dernière vraie dictature en place sur le continent européen. A un mois et demi de l’élection présidentielle, la contestation gagne les villes. Comme quoi tout peut arriver. C'est le monde d'après.

Les forces anti-émeutes face aux manifestants d'opposition le vendredi 19 juin à Minsk
Les forces anti-émeutes face aux manifestants d'opposition le vendredi 19 juin à Minsk © AFP / Sergei GAPON / AFP

C’est le soulèvement qu’on n’attendait plus dans ce pays de 10 millions d’habitants, grand trou noir de la démocratie en Europe, dirigé d’une main de fer par Alexandre Loukachenko. 

Et on pourrait appeler ça : les tongs contre le cafard. Vous allez comprendre. Tout a commencé il y a quelques semaines. L’un des rares opposants, le blogueur Sergueï Tikhanovski publie plusieurs vidéos appelant à profiter du scrutin présidentiel du 9 août, pour dire, je cite, « stop au cafard ». Les signatures se multiplient alors pour rendre possible plusieurs candidatures d’opposition. Notamment celle de Tikhanovski et celle d’un ancien banquier, Viktar Babaryka.

Les tongs contre le cafard

En face, le dictateur ne reste pas inactif. Il fait arrêter Tikhanovski, puis plus récemment Babaryka, en les faisant accuser de corruption. Dans plusieurs villes, en particulier la capitale Minsk, les habitants descendent alors dans la rue. Plusieurs jours de suite la semaine dernière. Pour nombre d’entre eux en brandissant des tongs en faisant mine d’écraser le cafard. 

Vendredi, ils composent même une étonnante chaine humaine sur plusieurs kilomètres : pour éviter la répression, ils se tiennent simplement côte à côte, immobiles le long des avenues. Une révolution silencieuse avec les pieds. Vendredi, le pouvoir arrête 140 personnes. Peine perdue : samedi, avant-hier, nouveau rassemblement.

Le déni sur le coronavirus

Et il y a un lien avec l’épidémie de coronavirus parce que c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Officiellement, le pays compte 59.000 cas et seulement 350 morts. Mais la réalité est sans doute très supérieure, vu que de nombreux décès sont dissimulés sous le vocable pudique de « maladie pulmonaire ».

Et surtout, Loukachenko a traité le sujet avec désinvolture et déni. Jusqu’à fin mars, tout est resté ouvert : les écoles, les commerces, les restaurants. Jusqu’au championnat de foot, qui est demeuré le dernier en activité en Europe. Le président potentat a fait le malin. En vantant les mérites, face à l’épidémie, des bains de vapeur, de la vodka, et enfin du hockey sur glace. Interviewé dans une patinoire, en tenue de hockey, il s’est exclamé : « une patinoire, c’est un frigo, il n’y a pas de virus ici ».

Mais ça n’a pas suffi. La population a compris que le président lui racontait n’importe quoi. Le port du masque est apparu dans les lieux publics, certains habitants ont fui vers les campagnes, même les médias d’Etat ont commencé à faire des reportages sur l’épidémie.

Cet épisode le démontre : face une crise aussi sévère que celle du coronavirus, on peut se retrouver rattrapé par ses mensonges, même en dictature.

26 ans au pouvoir

Évidemment il est difficile de prédire la suite parce que c’est quand même un endroit très particulier la Biélorussie ! Le temps s’y est arrêté depuis 26 ans et le premier succès électoral de Loukachenko, élu alors président avec 80% des voix ! Cherchez l’erreur. Depuis il a déjà été réélu 4 fois, dans des conditions systématiquement suspectes. 

La Biélorussie, comme on l’appelle en France (le Belarus, selon le nom officiel) c’est un peu la Corée du Nord de l’Europe, dans une version plus soft. Un monde suspendu, à l’écart, oublié de tous. Loukachenko contrôle tous les pouvoirs, censure les médias, augmente les retraites avant chaque élection, et arrête les opposants après chaque scrutin.

Mais cette fois-ci, ce n’est donc pas une lettre à la poste. Les jeunes semblent décidés à contester ouvertement le dictateur. Signe que le pouvoir a peur, les arrestations ont lieu cette fois avant le vote. Loukachenko traite les opposants, je cite, de « cochons » et de « gros bourgeois » et il accuse désormais Moscou, son ancien allié, de vouloir le renverser. Même si les forces de sécurité lui demeurent fidèles, ça sent le roussi. Sait-on jamais, le scrutin du 9 août sera, peut-être, le chant du cygne pour ce potentat qui veut décrocher un 6ème mandat consécutif.

Mais toutes les dictatures ont une fin.

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