Un énorme bras de fer est en cours entre la Chine et les États-Unis sur le contrôle de l’application Tik Tok. Donald Trump a de nouveau bloqué l’affaire et brandit la menace de sanctions à partir de la fin de la semaine. Cette bataille est l'incarnation du "monde d'après".

Photo montage sur le duel USA Chine autour de l'application Tik Tok
Photo montage sur le duel USA Chine autour de l'application Tik Tok © AFP / Andrea Ronchini, Ronchini / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Si vous avez des ados à la maison, vous connaissez sans doute déjà Tik Tok, cette application qui propose de poster de courtes vidéos, des scénettes, des danses. Et si vous ne connaissez pas encore Tik Tok, il est temps de vous y mettre. Parce que cette bataille en cours est absolument fascinante : elle concentre tous les ingrédients du monde d’aujourd’hui. Tous ses symboles.

Premier ingrédient : le business avant tout. Tik Tok est une poule aux œufs d’or. 4 ans après sa création, l’application chinoise atteint un chiffre d’affaires faramineux de près de 200 millions de dollars. 300% en un an. Elle revendique plus de 700 millions d’utilisateurs, 1 terrien sur 10. 6 millions de Français. 100 millions d’Américains, près d’un tiers de la population des États-Unis. 

Donc forcément, ça suscite des convoitises. On comprend que les géants américains se bousculent au portillon. Twitter, puis Microsoft ont manifesté leur intérêt pour prendre le contrôle des activités de Tik Tok aux Etats-Unis. Et maintenant, c’est le tour d’Oracle et de Wal Mart. Avec la promesse de créer 25.000 emplois.

Le centre des convoitises, c’est l’algorithme ultra secret détenu par les Chinois pour gérer les recommandations aux utilisateurs de l’application.

Un algorithme qui vaut une fortune

Tout ça pour un algorithme, nous sommes bien au cœur de la bataille numérique et c’est en cela aussi que cette bataille est emblématique : désormais la lutte géostratégique se joue sur le terrain de la technologie numérique.

Il s’agit ni plus ni moins que d’une version moderne et plus invasive du célèbre « soft power » revendiqué de longue date par les États-Unis. Facebook, Google et consorts ne sont, de ce point de vue, que les successeurs de Disney. Il s’agit de modeler, d’influencer les esprits, de propager une vision du monde et de la société. Mais pour la première fois, la Chine possède elle aussi, avec Tik Tok ,un instrument de soft power d’influence mondiale, au-delà de ses frontières.

Avec le plus du numérique : le stockage des données personnelles. Tik Tok, comme d’autres applications, peut être en mesure, si vous l’acceptez, de posséder votre adresse Internet, votre géolocalisation, vos contacts téléphoniques, l’accès à vos photos, voir vos moyens de paiement.

Et le risque, dit Donald Trump, c’est que tout cela puisse être réquisitionné par les services d’espionnage et le pouvoir chinois, qui auraient ainsi accès aux données personnelles de 100 millions d’Américains. Ce soupçon, sans être démontré, est plausible. Simplement, Donald Trump oublie un peu vite que les géants américains du numérique ne sont pas non plus blancs comme la neige dans la protection de leurs données.

Bref, l’affirmation de Tik Tok le met en évidence : la grande bataille géopolitique des années à venir sera numérique.

Le choc des nationalismes et des orgueils

Et cette bataille sera d'abord un match Chine / États-Unis. Sur ce plan-là aussi, le match Tik Tok est emblématique. Nous voilà avec, face à face, deux nationalismes, deux protectionnismes, deux orgueils. 

D’un côté, les États-Unis veulent contrôler les activités de Tik Tok sur le sol américain. Si cette prise de contrôle n’a pas lieu, Donald Trump menace d’interdire les nouveaux téléchargements sur l’application à partir de la semaine prochaine. Un classique : montrer ses muscles en pleine campagne électorale. Et comme par hasard, l’homme qui est sur les rangs pour investir dans Tik Tok, le patron d’Oracle Larry Ellison, est un proche du président américain.

De l’autre côté, Pékin ne cède pas. Pas question d’abandonner l’algorithme. « Non au vol de Tik Tok » écrit le journal Global Times, directement lié au pouvoir. Et puis en matière de protectionnisme numérique, la Chine a quelques longueurs d’avance. Faut-il le rappeler, pas de Facebook, pas de Twitter ou de YouTube en Chine. Des deux côtés, on est d'ailleurs dans la posture. Parce que dans les faits, les intérêts commerciaux sont en fait très entremêlés. 

Résumons-nous : Cette saga commerciale autour de Tik Tok est une incarnation du monde d’aujourd’hui : le business d’abord, le numérique au centre, le tout sur fond de choc des nationalismes.

Il en ressort un enseignement majeur : les États-Unis n’écrasent plus le match. L’affaire Tik Tok restera peut-être comme un tournant : la Chine se dresse désormais face aux États-Unis comme un rival sur tous les sujets.

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