Hier soir, Emmanuel Macron s’est fâché contre la Turquie, accusée je cite de « jouer un dangereux en Libye ». La Libye où la guerre civile continue entre le gouvernement Sarraj, soutenu par la Turquie, et le maréchal Haftar, soutenu par la Russie. Mais Paris qui donne des leçons sur la Libye, c'est fort de café.

Des partisans de l'aide militaire turque dimanche 21 juin dans la capitale libyenne Tripoli
Des partisans de l'aide militaire turque dimanche 21 juin dans la capitale libyenne Tripoli © AFP / Mahmud TURKIA / AFP

Première question : est-ce que la Turquie joue un jeu dangereux en Libye ? La réponse est oui.

D’abord du point de vue du droit : comme le relève Emmanuel Macron, la Turquie brise, au vu et au su de tout le monde, l’embargo sur les armes à destination des belligérants dans le pays. En envoyant ostensiblement au gouvernement Sarraj, des experts militaires, des systèmes de communication et de brouillage, et surtout des drones, les Bayraktar et les Anka qui sont en train de faire basculer la guerre.

Ensuite, la Turquie prend le risque de déclencher un embrasement régional. En poursuivant ses rêves de grandeur et sa nostalgie de l’empire ottoman, le président Erdogan se retrouve face à face avec la Russie, les Emirats et l’Egypte qui eux soutiennent le maréchal Haftar. Le Caire brandit même la menace d’une guerre. La petite Tunisie, voisine de la Libye, a raison d’avoir peur.

Enfin, cette intervention accroit les risques d’une dérive à la syrienne : implosion du pays, terrorisme islamiste, crise migratoire. Avec d’ailleurs, tout un symbole, la présence sur place de miliciens syriens payés par les Turcs, comme la brigade Al Mutasim. Donc oui tout cela est dangereux.

Un chaos déclenché par la France

Le problème, c'est que ce propos est déplacé dans la bouche de la France. Pourquoi ? Commençons par la leçon de droit international. S’il y a bien une capitale qui devrait se taire sur le droit en Libye, c’est Paris.

Et de un, rappelons que le péché originel est français. C’est Paris, en l’occurrence Nicolas Sarkozy en 2011, qui a déclenché le chaos libyen. En allant bien au-delà de la résolution de l’ONU sur le sujet, numéro 1973. Avec une intervention militaire visant à liquider Khadafi sans avoir préparé la suite.

Et de deux, plus récemment, on ferait mieux de se taire aussi à propos du viol de l’embargo sur les armes. Vu que plusieurs indices témoignent d’une aide militaire française au maréchal Haftar : la mort à Benghazi de trois membres des services secrets français en 2016 et la découverte sur place de missiles américains vendus exclusivement à Paris.

Enfin, et de trois, le soutien diplomatique français à peine dissimulé au maréchal Haftar ces dernières années, pose question. Puisque le pouvoir libyen reconnu légitime par l’ONU, c’est l’autre, le gouvernement Sarraj, celui que soutiennent les Turcs. Donc à ce compte-là, Ankara est plus légaliste que Paris. Et peut ironiser en disant : 

« C’est plutôt la France qui joue un jeu dangereux en Libye ».

Des alliés encombrants

On peut objecter que le droit c'est secondaire et qu'en politique, seuls les résultats comptent. Admettons. Sauf que là non plus, côté résultats concrets, la France n’a pas de leçons à donner. Sur le terrain, on a misé sur le mauvais cheval. En pariant plutôt sur Haftar parce qu’on veut un homme fort à Tripoli face aux menaces jihadistes venant du Sahel. Paris n’a pas fait le bon calcul. 

En plus, la France se retrouve engagée aux côtés de partenaires douteux, les soutiens d’Haftar : les Emirats, passe encore. Mais les mercenaires russes et l’Egypte du maréchal Sissi, il y a mieux comme modèles de vertu. C’est pas demain la veille qu’une telle coalition fera émerger une alternance démocratique.

Par-dessus le marché, la France s’est brouillée par la même occasion avec l’Italie qui elle est restée opposée à Haftar. Ça va un peu mieux maintenant, mais la plaie n’est pas totalement cicatrisée. Et l’Europe reste cacophonique sur le sujet libyen.

Résultat : la Turquie et la Russie tirent désormais les ficelles en Libye. Comme en Syrie, l’Europe se retrouve à la porte. Avec le risque d’y perdre même ses visées économiques, sur les champs de pétrole dans le désert ou les champs de gaz très convoités en Méditerranée.

Bref, jusqu’à présent, cette politique libyenne de la France, c’est un triomphe ! Pas de quoi faire les fiers à bras.

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