C’est la pire catastrophe humanitaire depuis le début de la guerre en Syrie il y a 9 ans. Dans la zone d’Idlib, la situation se dégrade de jour en jour. L’Europe appelle à un cessez-le-feu mais ne doit pas s’étonner du résultat, effet direct de son choix de déléguer l'affaire à la Turquie. C'est le "monde à l'envers".

Des militants de l'ANS (Armée nationale syrienne) soutenus par la Turquie et opposés à Assad, à côté d'Idlib
Des militants de l'ANS (Armée nationale syrienne) soutenus par la Turquie et opposés à Assad, à côté d'Idlib © AFP / Omar HAJ KADOUR / AFP

Quand on fait un choix, il faut l’assumer jusqu’au bout. En Syrie, les Occidentaux (les Etats-Unis d’abord, les Européens ensuite) ont fait le choix de la marche arrière.

Face à un pouvoir syrien qui ne recule devant rien, devant aucun massacre de de civils, devant aucun bombardement d’école ou d’hôpital, le tout avec l’appui de l’aviation russe, les Occidentaux ont décidé de se reposer sur la Turquie. De déléguer le boulot. Après tout la Turquie est membre de l’OTAN. Sous-traitance : ça n’a jamais été dit comme ça mais ça revient au même. La Turquie, comme un rempart à notre frontière orientale, comme une zone tampon pour nous séparer de la barbarie

Les Occidentaux ne veulent pas payer de prix humain sur le terrain syrien. Donc ils se contentent de conserver quelques forces spéciales et c’est à peu près tout. Nous avons laissé les clés au pouvoir d’Erdogan pour se débrouiller avec la situation. Et c’est comme ça que la poche d’Idlib, et ses 3 millions d’habitants, se retrouve prise en étau entre les forces syriennes au Sud et à l’Est et les forces turques à l’Ouest. Avec aucun moyen occidental, encore moins Onusien, pour s’interposer.

Les rapports de force en Syrie, début février 2020.
Les rapports de force en Syrie, début février 2020. © Radio France / Syria Liveup Map / CR

La position de la Turquie n’est d’ailleurs pas spécialement enviable. Avec déjà une vingtaine de soldats turcs tués ces dernières semaines. Et c’est piégeux : la Turquie est censée assurer la sécurité dans une zone de désescalade à la frontière, mais l’offensive syrienne pousse les réfugiés (et aussi sans doute certains militants islamistes) vers la frontière en question. Bref c’est ingérable.

Chantage migratoire et répression des opposants turcs

Et pour les Européens, il y a donc un prix à payer:  la facture de la sous-traitance. Comme la Turquie se retrouve seule face aux Russes et Syriens, elle fait ce qu’elle veut. Elle peut dicter ses conditions et se poser en champion régional.

C’est comme ça qu’à l’automne dernier, les Turcs se sont permis d’attaquer au Nord de la Syrie, pour refouler leurs ennemis jurés, les Kurdes, pourtant nos alliés dans la lutte contre le groupe Etat Islamique. C’est comme ça encore que le président turc Erdogan peut s’autoriser à négocier son matériel militaire un coup avec les Russes, un coup avec les Américains. Et en gros personne ne dit rien. C’est comme ça aussi que la Turquie continue d’exercer sur l’Europe ce qu’on peut appeler un « chantage migratoire » : soit vous nous aidez financièrement, soit nous ouvrons vers l’Europe les vannes de l’émigration. Il y a trois millions et demi de Syriens réfugiés sur le sol turc.

Enfin, c’est comme ça que la Turquie peut réprimer tranquille sur son sol. En maintenant en prison des personnalités emblématiques comme l’homme d’affaires Osman Kavala ou l’écrivain Ahmet Altan. En continuant de lancer des vagues d’arrestation, encore 700 mandats d’arrêt la semaine dernière. En ne cessant de réprimer la liberté de la presse. Et en face, les Européens se contentent de condamnations polies.

Tout ça, c’est le prix de la sous-traitance sur le dossier syrien.

Le risque terroriste et la facture morale

L’avenir dira si cette sous-traitance est un bon calcul. Mais c'est peu probable. En fait, les intérêts des Européens et des Turcs ne sont pas les mêmes. Et dire ça, ce n’est pas critiquer les Turcs. C’est un simple constat : les points de vue sont divergents. Sur la définition de l’Etat de droit, sur l’exploitation des ressources gazières en Méditerranée, sur la situation de Chypre, sur la question kurde, etc. Donc le ver est dans le fruit puisqu’on sous-traite avec un partenaire non aligné avec nous. Ça ne peut pas vraiment marcher.

Là où le calcul peut s’avérer vraiment funeste, c’est du point de vue de la lutte antiterroriste. Les militants islamistes, en particulier ceux du groupe Hayat Tahrir al Cham, anciennement lié à Al Qaida, se sont tous repliés sur la zone d’Idlib. S’ils sont pris en étau entre Syriens et Turcs, il ne fait guère de doute que certains d’entre eux peuvent s’évanouir dans la nature, et chercher à venir ou revenir en Europe.

Enfin, il y a la facture morale. C’est la plus lourde. Près d’un million de réfugiés sur les routes. Dont bon nombre de femmes et d’enfants. En plein hiver dans des camps de fortune. Sans aucun corridor humanitaire. Une réunion est annoncée le 5 mars, entre Russes, Turcs, Français et Allemands. Mais les beaux discours ne suffiront pas.

Il est loin le temps où, devant les crimes perpétrés en Bosnie ou au Kosovo dans les années 90, les Occidentaux se sentaient en devoir d’intervenir. C’était la théorie de la « responsabilité de protéger ». Le monde a changé. Son nouveau paradigme, c’est la Syrie : on se désengage et on sous-traite. Quitte à y perdre son âme. 

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