La commission européenne doit présenter ce 27 mai à la mi-journée ses propositions de sortie de crise. Elle pourrait entériner en grande partie le plan de solidarité avancé par Paris et Berlin. Si c’est le cas, ce sera un tournant pour l’Union. Et un sacré pari remporté par Angela Merkel. C'est le "monde d'après".

La chancelière allemande Angela Merkel
La chancelière allemande Angela Merkel © AFP / Odd Andersen

Il faut d’abord prendre toute la mesure du virage à 180 degrés effectué la semaine dernière. 

Angela Merkel s’est donc associée à Emmanuel Macron pour défendre un fonds de 500 milliards pour les pays européens les plus touchés. En jargon financier, on dit « mutualisation des dettes ». Dans le langage de vous et moi, ça s’appelle : être prêt à payer pour les autres, à fonds perdu. Par solidarité. Faire ça, pour l’Allemagne, c’est un séisme. La fin d’un tabou. Impensable il y a encore quelques mois. C’est un truc énorme. C’est pour ça que ça a pris de court les partenaires en austérité de Berlin : Néerlandais, Danois.

Mais ce qu’on ne savait pas la semaine dernière, c’est si ce pari allait réussir. On commence à avoir la réponse. Sur le plan extérieur d’abord, la commission de Bruxelles, demain, pourrait emboiter le pas à ce dispositif. En en conservant l’essentiel : une enveloppe constituée très majoritairement de subventions, pas de dettes. Donc sans remboursement. C’est la clé de la solidarité. 

Capture d'écran Sondage Civey pour Der Spiegel 21 mai
Capture d'écran Sondage Civey pour Der Spiegel 21 mai / Der Spiegel

Sur le plan intérieur ensuite : les Allemands se rangent derrière leur chancelière. L’état-major de son parti, la CDU, s’est prononcé hier pour ce plan. Et selon un sondage de fin de semaine dernière, 51% des Allemands y sont favorables. 34% seulement y sont opposés. L’Allemagne effectue sa Révolution copernicienne.

Dans les pas de Kohl et Adenauer

Il y a plusieurs motivations à ce choix.

D’abord, il y a un intérêt économique bien compris. Angela Merkel est pragmatique. Elle ne veut pas risquer l’explosion de la zone Euro. L’Allemagne a besoin de partenaires européens qui retrouvent de la croissance : elle veut pouvoir exporter ses produits chez ses voisins. Sinon elle risque elle aussi de s’enfoncer dans la récession.

Mais ça va plus loin que le pragmatisme. Il y a là du courage politique. Confronter un tabou parce que l’Histoire l’impose. Merkel, en faisant le choix de la solidarité plutôt que de l’austérité, s’inscrit dans les pas de ses prédécesseurs, Kohl, Schmidt, Adenauer. Elle l’affirme : « L’Allemagne n’ira bien que si l’Europe va bien ». Être solidaire des pays du Sud du continent, c’est éviter d’ouvrir un boulevard aux populismes d’extrême droite.

Elle sait aussi que Paris est l’allié incontournable : pour 44% des Allemands, la France est le partenaire numéro 1. Les États-Unis sont le deuxième, mais très loin derrière, pour seulement 10% des Allemands. 

Donc Angela Merkel affronte le tabou. Avec, en plus, un sens inné de la tactique, au bon moment : elle peut utiliser auprès de la population allemande le crédit politique acquis avec sa gestion de la pandémie. Comme lors de la crise des migrants, elle bouscule les idées reçues, elle ose. Ça n’est pas donné à tout le monde. 

Un legs historique avant de se retirer

Maintenant qu’Angela Merkel a changé de cap, la logique voudrait qu’elle insiste. Davantage d’intégration politique en Europe, davantage de solidarité. Une Europe plus sociale, plus proche des gens, moins exclusivement financière.

Et en plus elle va tenir le gouvernail : l’Allemagne prend la présidence tournante de l’Europe le 1er juillet. Ce hasard du calendrier donne à Berlin une formidable opportunité pour changer l’image de l’Union Européenne.  Et à Angela Merkel une occasion rêvée, après de 15 ans de pouvoir et à 18 mois de la fin de son dernier mandat. Une occasion rêvée pour laisser une marque dans l’Histoire : une Europe qui incarne un leadership moral à un moment où l’alternative Chine / Etats-Unis ne séduit pas grand monde.

Si telle est la suite, il faudra se souvenir de ces journées de Mai 2020 quand, à la faveur d’une épidémie qui a tout arrêté, l’Allemagne a choisi de donner à l’Europe un vrai rôle moral et politique.

Qu'on soit d'accord ou pas avec ce projet, il faudra bien dire à ce moment là à propos d’Angela Merkel : chapeau l’artiste !

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