Edouard Philippe présentera donc ce 28 avril le plan du gouvernement pour le déconfinement à partir du 11 mai. L’un des sujets sensibles, c’est la mise en place d’une application de traçage numérique. Et ce débat agite en fait toute l’Europe. Sans qu’on se pose nécessairement la bonne question. C'est "le monde d'après"

En Norvège une application de traçage numérique sur le Covid a été lancée avec géolocalisation
En Norvège une application de traçage numérique sur le Covid a été lancée avec géolocalisation © AFP / Heiko Junge / NTB Scanpix / AFP

La première interrogation qui vient à l’esprit, c’est : sommes-nous prêts à être surveillés via nos smartphones ? Et c’est une fausse question. Parce qu’on connait déjà la réponse : c’est oui ! Nous avons déjà accepté cette surveillance. 

La pandémie ne fait qu’accélérer un processus déjà en cours, comme elle le fait sur de nombreux sujets : le virus est un catalyseur. Cette servitude, via les données numériques, nous l’avons déjà intégrée, de façon volontaire ou inconsciente. Nous transmettons en permanence nos données personnelles aux réseaux sociaux ou aux sites de ventes de ligne. Ils savent où nous sommes, ce que nous consommons, bref qui nous sommes.

La mise à disposition, a fortiori non contraignante, d’une application de santé visant à limiter la propagation d’un virus, parait donc, de ce point de vue, anecdotique par rapport à ce que nous faisons déjà. Et en Islande par exemple, un tiers de la population l’a déjà téléchargée.

Le désaccord franco-allemand

Donc la vraie question, c’est qui nous surveille, parce que c’est une question plus réaliste. Et là on est au cœur du débat, voire du désaccord franco-allemand sur cette application de type STOP Covid. On peut formuler la question autrement : de qui avons-nous le plus à craindre pour nos libertés et la protection de notre vie privée ?

Du point de vue français, la réponse est : la menace, ce sont les GAFA. Les Google Apple Facebook Amazon et consorts. Dans le cadre du projet de traçage numérique PEPP, Paris souhaite donc, je cite, « protéger les Français des géants du numérique ». Il s’agit de développer une application qui ne soit pas piloté par ces géants, où les identités même provisoires des smartphones ne soient pas gérées par eux. Et au passage il faut arriver à convaincre Apple et Google de modifier la configuration de leurs fonctions Bluetooth sur leurs téléphones. Pas gagné.

Du point de vue allemand, la réponse est : la menace c’est d’abord un État central qui stockerait les données. Donc Berlin, hier, a choisi d’abandonner ce projet PEPP précisément parce qu’il contient le risque d’un stockage central. Et l’Allemagne semble s’orienter plutôt vers une collaboration avec Apple et Google pour un stockage des données qui serait décentralisé, limité à chaque smartphone.

La France redoute la surveillance par la grande entreprise libérale. L’Allemagne, qui n’a pas oublié les dérives du nazisme ou de la Stasi communiste, craint la surveillance par un pouvoir politique centralisé. Les deux pays n’ont pas peur de la même chose.

La souveraineté numérique européenne toujours dans les limbes

Face à ce débat, on se dit que l'Europe pourrait mettre tout le monde d’accord. C’est une option séduisante sur le papier : l’Union Européenne affirme sa souveraineté numérique en coordonnant une application commune, compatible entre tous les pays, dont ELLE se porte garante pour que rien ne soit conservé des données provisoires. Au passage, elle met le pied dans une coordination des politiques de santé des 27 Etats membres.

Sauf que ça n’arrivera pas. Avant même les arbitrages français ou allemand, plusieurs autres pays ont déjà dégainé : l’Autriche avec une application Stopp Corona, la Norvège avec un système de géolocalisation (encore plus problématique pour les libertés publiques), l’Italie avec une application en cours de finalisation baptisée Immuni.

Bref, les Européens, une nouvelle fois, avancent en ordre dispersé. Il n’y a pas plus d’Europe du numérique que d’Europe de la santé. On prend le chemin d’une nouvelle occasion ratée.

Parce que répétons-le : la question n’est pas de savoir s’il y a un risque d’atteinte aux libertés individuelles. Il y en a un. La garantie 100% n’existe pas sur les données numériques.  La question, c’est à qui faisons nous le plus confiance pour empêcher une atteinte à notre vie privée.

L’Europe pourrait être ce recours de confiance.

Elle ne l’est pas.

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