Dans la région du Caucase au Sud de la Russie, deux pays sont au bord de la guerre depuis 48h : l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Au cœur du conflit : un territoire contesté, le Haut Karabakh.Tout cela peut apparaître bien loin de chez nous, mais on aurait tort de s'en désintéresser. C'est "le monde d'après".

Document diffusé par le ministère de la Défense d'Azerbaïdjan montrant des tirs d'artillerie ce 27 septembre sur le Haut Karabakh
Document diffusé par le ministère de la Défense d'Azerbaïdjan montrant des tirs d'artillerie ce 27 septembre sur le Haut Karabakh © AFP / Ministry Of Defence of Azerbaija / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

C’est vrai, au premier coup d’œil, cette histoire peut sembler lointaine et anecdotique.

Ça se passe à plus de 5000 km de la France, près de la mystérieuse Mer Caspienne. La zone de conflit, le Haut Karabakh, ne dépasse pas la taille d’un petit département français. Les deux belligérants ne sont pas des puissances clés du monde d’aujourd’hui : d’un côté l’Arménie, 3 millions d’habitants, de l’autre l’Azerbaïdjan, 10 millions d’habitants. Le tout dans une région du Caucase qui est un peu sortie des radars de l’actualité depuis l’époque de l’éclatement de l’Union Soviétique puis des guerres en Tchétchénie.

Sauf que, et c’est la première raison pour laquelle il faut s’y intéresser : ça peut mal tourner. Le conflit est ancien. Il date de 1991 : le Haut Karabakh, on disait alors Nagorny Karabakh, on dit aussi Artsakh proclame unilatéralement son indépendance. C’est une zone de population arménienne, mais rattachée à l’Azerbaïdjan au regard du droit international. Le conflit à l’époque fait 30.000 morts. Il n’est pas résolu. Ça se tend régulièrement : 110 morts il y a 4 ans, des escarmouches régulières.

Mais là ça semble sérieux : au moins 67 morts en 48h, beaucoup plus si l’on en croit les communiqués victorieux et bellicistes des uns et des autres. L’Azerbaïdjan a lancé une offensive avec chars, drones et avions. Une offensive préparée. La mobilisation générale est décrétée des deux côtés. La zone est très militarisée. Ça ne sent pas bon.

Le poids des voisins turcs, russes et iraniens

Et puis surtout il y a des voisins, des grands voisins et c’est là que ça devient de la dynamite géopolitique. Trois voisins, tous frontaliers, et pas n’importe qui : Iran, Turquie, Russie. 

La Turquie d’abord. Son président, Recep Teyip Erdogan, fait feu de tout bois, on le sait, en Syrie, en Libye, en Méditerranée. Et là il soutient ouvertement l’Azerbaïdjan : parce que c’est un pays turcophone, musulman, avec lequel la Turquie partage des intérêts économiques. Parce qu’à l’inverse, le passif est lourd avec l’Arménie chrétienne : la Turquie refuse de reconnaitre sa responsabilité dans le génocide arménien il y a un siècle. Selon le pouvoir arménien, la Turquie est déjà engagée militairement sur le terrain, aux côtés de l’Azerbaïdjan.

La Russie ensuite. Comme souvent, le jeu de Vladimir Poutine est ambigu. Officiellement, la Russie possède d’abord des liens avec l’Arménie : accord de coopération militaire, base russe sur le sol arménien. Sauf que le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, un démocrate, irrite Moscou. Le logiciel de Poutine se retrouve davantage dans le régime autoritaire de la famille Aliev en place à Bakou, en Azerbaïdjan. Moscou a donc sans doute fermé les yeux sur l’offensive lancée par Bakou.

Enfin l’Iran, le grand voisin du Sud. Là encore, un jeu ambigu. En théorie, on pourrait penser que l’Iran appuie l’Azerbaïdjan par solidarité entre pays chiites. Sauf que le pouvoir de Bakou déplait aux Iraniens : il est laïc, en bons termes avec Israël, et peu partageur sur son gâteau pétrolier et gazier en mer Caspienne.

On se résume : on est en présence d’un sacré panier de crabes, un écheveau de rivalités et d’ambitions régionales. Ça non plus, ce n’est pas de bon augure.

Le risque d'un conflit par procuration

Face à ce début de guerre, il y a beaucoup de belles paroles. Tout le monde ou presque appelle au calme : l’Onu, l’Union Européenne, la France, la Russie, les États-Unis. Paris, Moscou et Washington ont d’ailleurs une responsabilité particulière puisqu’ils composent « le groupe de Minsk », garant de la stabilité dans le Haut Karabakh. Et puis la France entretient des liens historiques avec l’Arménie, par le biais de sa diaspora. De nombreux Arméniens parlent français.

Il faudrait une offensive diplomatique rapide et pro-active pour arrêter l’engrenage. Sinon ce conflit peut devenir une nouvelle guerre par procuration, où des puissances plus importantes règlent leurs comptes sur un terrain tiers. Ça ne serait pas le premier cas de ce genre ; on songe à la Libye ou la Syrie. Où l’on retrouve les mêmes acteurs extérieurs : Turquie, Russie, Iran. Les mêmes causes peuvent produire des effets similaires dans le Caucase. Une déstabilisation totale de la région est possible.

Karabakh, ça veut dire, littéralement, Jardin Noir. La métaphore pourrait prendre tout son sens si l’engrenage n’est pas arrêté.

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