Le débat est animé sur les différents volets du plan de sortie progressive du confinement dévoilé hier par Édouard Philippe. Mais ce n’est pas le propre de la France. Ce débat a lieu un peu partout en Europe et il soulève une question centrale dans les démocraties : celle du contrat social. C’est "le monde d'après".

Pedro Sanchez lors de sa conférence de presse le 28 avril pour présenter la sortie du confinement en Espagne
Pedro Sanchez lors de sa conférence de presse le 28 avril pour présenter la sortie du confinement en Espagne © AFP / Borja Puig de la Bellacasa / LA MONCLOA / AFP

Évitons le nombrilisme : il ne faut pas croire que nous sommes les seuls à hésiter et à nous poser des questions. La sortie du confinement est complexe, partout en Europe. Et les débats multiples, agités, un peu partout chez nos voisins.

Prenons quelques exemples. Commençons par l’Espagne, puisque le premier ministre Pedro Sanchez s’est livré hier au même exercice qu’Édouard Philippe, quasiment au même moment. Lui aussi, il a mis sur la table un plan très progressif, avec des différences selon les régions, avec la possibilité de changer d’avis, bref beaucoup d’incertitudes, comme en France. Et bien devinez quoi ? Tout le monde lui tombe dessus à bras raccourci : sur le retard au démarrage, sur l’interdiction des transports entre régions, sur les masques, etc.

Au Royaume-Uni, il n’y a toujours pas de plan de sortie. Ça déclenche pareillement la critique. Polémiques aussi sur le retard à l’allumage au début de l’épidémie, sur l’absence de décompte jusqu’à aujourd’hui des morts dans les maisons de retraite, etc.

Controverses en Espagne, au Royaume-Uni, même en Allemagne

Des débats, il y en a aussi en Italie, aux Pays-Bas, en Suède. 

Et même en Allemagne. Certains reprochent à Angela Merkel d’aller trop lentement dans la relance de l’économie, d’autres dénoncent à l’inverse la reprise trop rapide dans les écoles, ou le risque d’une atteinte à la vie privée via le traçage numérique. Sans compter qu’Angela Merkel, elle aussi, n’exclue pas de durcir à nouveau le confinement la semaine prochaine si la contagion repart.

On se résume : avec des variantes d’un pays à l’autre, tous les grands pays européens débattent des mêmes sujets. Et c'est un bon signe. Ces controverses sont les indicateurs ostensibles du débat démocratique.

Autoritarisme ne signifie pas efficacité

Le fait est que ces controverses n’ont pas lieu dans les régimes autoritaires. Vu que le pouvoir central décide un point c’est tout et taisez-vous. 

  • En Chine, le traçage numérique est imposé et les réseaux sociaux sont censurés.
  • En Corée du Nord ou en Biélorussie, le virus pour ainsi dire, n’existe pas officiellement.
  • En Égypte ou au Vietnam, la presse et les blogueurs n’ont pas droit à la critique.
  • Plus près de nous, en Algérie ou en Hongrie, les voix dissidentes sont étouffées au nom de l’État d’urgence. 

A l’inverse, dans les démocraties, les élus, les médias, le grand public peuvent interpeller les pouvoirs publics sur toutes leurs décisions face à la crise.  Et dans cette période de sortie de confinement, ces décisions sont multiples, complexes, parfois faites de doutes, de marche arrière, donc difficiles à expliquer.

Sauf qu’il faut bien finir par décider : et à ce moment-là, l’acceptation de la décision finale passe par l’existence d’une forme de confiance préexistante dans l’autorité politique en tant que telle, indépendamment de sa couleur partisane. Or ce lien de confiance semble aujourd’hui plus fort dans le monde anglo-saxon, en Allemagne, au Royaume-Uni. Ça tient sans doute à l’Histoire, peut-être aussi à la tradition du protestantisme.

La responsabilité du citoyen en démocratie

Le problème, c'est qu'en l'absence de ce lien de confiance, ce moment politique s'annonce périlleux pour les démocraties, beaucoup plus périlleux qu’au moment du confinement, qui est un arbitrage radical

Au moment du "déconfinement", c’est tentant de vouloir aussi des décisions simples et radicales. En pensant que face au virus la dictature marche mieux que la démocratie. Or c’est faux : Taïwan, la Nouvelle Zélande ou le Portugal sont des démocraties qui maîtrisent l’épidémie. A l’inverse, l’Iran ou le Brésil sont des régimes autoritaires où le virus flambe. Et puis surtout, s’en remettre au pouvoir, c’est une facilité, c’est se dédouaner de sa propre responsabilité individuelle.

Or la démocratie, c’est vous, c’est nous, c’est moi, c’est toi. C’est l’affaire de chaque citoyen, en particulier au moment du "déconfinement" : porter un masque, accepter d’être isolé si on est malade, prendre soin du voisin. C’est aussi le contrat social cher à Rousseau et aux philosophes des Lumières. Renoncer à cette responsabilité individuelle, c’est en fait avoir envie de l’autoritarisme, préférer qu’on décide pour vous. 

C’est pour ça que le processus de "déconfinement" est un moment à haut risque pour les démocraties

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