La Cour de Cassation doit se prononcer le 30 septembre sur le cas de Felicien Kabuga, qui pourrait être remis à la justice internationale. Cet homme sait tout du génocide au Rwanda qui avait fait plus de 800.000 morts en 1994, essentiellement au sein de la minorité Tutsie. C’est le "monde d'après".

L'affiche devant l'unité rwandaise de traque des génocidaires à Kigali, avec le visage barré de Félicien Kabuga, après son arrestation
L'affiche devant l'unité rwandaise de traque des génocidaires à Kigali, avec le visage barré de Félicien Kabuga, après son arrestation © AFP / Simon Wohlfahrt / AFP

Le nom de Kabuga vous est sans doute en effet inconnu. Mais c’est un homme clé de cette tragédie. Il connait sans doute une grande part de la vérité sur le dernier génocide du 20ème siècle. La justice internationale le réclame depuis 25 ans. Pour 7 chefs d’inculpation, dont génocide et complicité de génocide. Demain la Cour de Cassation va décider si elle laisse le champ libre à son extradition vers les tribunaux internationaux.

Kabuga est un homme clé, au premier chef parce qu’il est considéré comme « le financier » du génocide. Au Rwanda, la presse l’appelle aussi « l’architecte ». En 1993 et 1994, au cœur du pouvoir rwandais et à la tête de la tristement célèbre Radio des Mille Collines, il est soupçonné d’avoir monté les circuits de financement pour armer les milices extrémistes Hutus, les Interhamwe, qui ont perpétré l’essentiel du génocide. Il est aussi soupçonné d’avoir fait importer des centaines de milliers de machettes.

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Kabuga, c’est donc l’homme qui connait les banques impliquées dans ces opérations, les banques qui ont ensuite protégé les comptes des anciens dirigeants hutus après le génocide. Plusieurs noms de grandes banques occidentales, belges, suisses, françaises, sont évoqués. BNP Paribas, par exemple, fait l’objet d’une enquête pour complicité de crimes contre l’humanité, accusée par plusieurs ONG d’avoir financé des achats d’armes pour les milices Hutus.

Felicien Kabuga connait la vérité sur ce volet obscur du génocide.

Une cavale de 26 ans 

Et pourquoi tout ça, seulement maintenant, 26 ans après ? Parce que Kabuga a échappé à la justice depuis 26 ans. C’est l’autre aspect fascinant de ce dossier : la cavale. Comment plusieurs anciens dirigeants rwandais ont pu disparaître dans la nature, avec quels réseaux, quels appuis ?

Kabuga a été arrêté le 16 mai dernier dans un appartement d’Asnières, en banlieue parisienne. Il y vivait tranquillement et discrètement sous le nom d’Antoine Tounga avec un passeport de la RDC, la République Démocratique du Congo. C’est d’abord la Suisse qui, en 1994, l’a laissé filer, alors qu’il avait été identifié à Genève dans un centre de demandeurs d’asile. Pourquoi ? Mystère. On trouve ensuite trace de lui en RDC, au Kenya, aux Comores, en Allemagne, au Luxembourg. Et enfin en France. En France, où son gendre a un temps servi de traducteur au juge Bruguière, lorsqu’il instruisait l’enquête sur l’attentat contre le président Habyarimana, l’élément déclencheur du génocide. C’est quand même troublant.

Et Kabuga n’est pas le seul. Le Rwanda envoyé plus de 1100 demandes d’extradition à plus de 30 pays dans le monde contre des génocidaires présumés, dont 47 demandes à la France. Aucune n’a jamais été satisfaite. Même si trois de ces demandes ont conduit à des arrestations et des condamnations en France. Quant à la veuve de l’ancien président Habyarimana, Agathe Kanziga, elle aussi soupçonnée, elle vit toujours en France, sans papiers. Elle n’a jamais été inquiétée.

Felicien Kabuga, c’est donc aussi l’homme qui sait tout sur les réseaux ayant contribué à cacher la vérité.

Faux témoins et manipulations 

Le problème c'est qu’on est donc maintenant 26 ans après, ça va devenir compliqué d’établir la vérité; le temps presse. L’horloge tourne.

Kabuga, par exemple, a 86 ans. Ses proches le disent atteint de sénilité. Pas certain qu’il soit en état de collaborer avec la justice. Si tant est qu’il le veuille, ce qui reste à prouver.

Parce que dans ce dossier du génocide rwandais, les vérités sont difficiles à établir. La réalité du génocide visant d’abord la minorité tutsie (et aussi des Hutus modérés), cette réalité est incontestable. Mais après, établir la chaine des responsabilités relève de la gageure. Les faux témoins pullulent. Les instrumentalisations dans tous les sens sont légion

Un grand procès avec des débats contradictoires pourrait peut-être faire la lumière. Mais rares sont ceux qui le souhaitent vraiment. Le Rwanda rechigne à aider la justice internationale, la France et la Belgique rechignent à ouvrir leurs archives. Et les impératifs de réconciliation avec un pays désormais majeur en Afrique dictent leur loi : le poids politique du président rwandais Paul Kagame est très important sur le continent.

Bref, pas sûr qu’il y ait grand monde à vouloir faire toute la vérité sur le génocide rwandais.

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