Les grands pays européens ne sont pas les seuls à avoir annoncé cette semaine des sorties progressives du confinement. C’est aussi le cas du Nigeria, le pays le plus peuplé d’Afrique. D'où cette question: pourquoi, jusqu’à présent, l’Afrique s’en sort plutôt mieux que prévu face au virus. C’est le "monde d'après".

Distribution d'aide alimentaire de la Croix Rouge à Lagos au Nigeria
Distribution d'aide alimentaire de la Croix Rouge à Lagos au Nigeria © AFP / Olukayode Jaiyeola / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Il faut bien soupeser le poids du Nigeria. C’est la première économie et le pays le plus peuplé d’Afrique, 215 millions d’habitants, trois fois la France. Il ne compte à ce jour que 1728 cas de contamination et 51 morts.

Après avoir imposé un couvre-feu total à Lagos, la ville principale, le Nigeria vient donc de décider une levée du confinement à partir de lundi prochain : reprise progressive des activités économiques avec port du masque obligatoire. Décision similaire en Tunisie : redémarrage de l’économie lundi prochain, d’abord dans le BTP et une partie des restaurants.

Si une partie de l’Afrique entame aujourd’hui un "déconfinement", c’est aussi parce que le continent au départ, a réagi vite. De nombreux pays africains se sont montrés créatifs et sont pris en main: construction de ventilateurs pour les hôpitaux au Rwanda, relance des ateliers de tissu pour fabriquer des masques au Gabon ou au Maroc, développement d’une application de traçage numérique au Ghana, etc.

Pour l’instant, deux mois et demi après l’apparition du premier cas sur le sol africain, la catastrophe redoutée n’a donc pas eu lieu : sur 1 milliard 300 millions d’habitants, seulement 1591 morts. C’est moins de 1% du total mondial.

La réactivité et l'expérience face aux épidémies

Pour expliquer ce bilan, on peut avancer plusieurs hypothèses, au moins trois.

La première est économique : l’Afrique reste le continent le plus à l’écart des grands flux de la mondialisation. A l’écart du business international. Et aussi, contrairement à une idée répandue, des flux migratoires : les Africains se déplacent d’abord entre pays africains. Conséquence : le virus est arrivé plus tard, et de façon plus localisée.

Deuxième explication : la démographie. 60% de la population africaine a moins de 25 ans et le virus frappe davantage les personnes âgées. Par-dessus le marché, à l’exception de quelques grandes métropoles, la densité est faible sur le continent : moins de promiscuité qu’en Europe ou en Asie.

Troisième paramètre : l’expérience et la réactivité. C’est l’avantage d’avoir été confronté à la tuberculose, au paludisme, à la fièvre Ebola. Il y a, plus qu’en Europe, une pratique de résilience, une habitude d’effort collectif. Et une connaissance des gestes barrières. Et puis, répétons-le, les gouvernements africains, pour la plupart, ont réagi plus rapidement que les gouvernements européens.

C’est une leçon pour les esprits condescendants qui continuent de regarder l’Afrique comme incapable de se débrouiller par elle-même.

La menace du cataclysme économique

Cela dit, on n’est pas au bout de l’Histoire.

D’abord, la situation sanitaire peut se dégrader rapidement. Et si le virus explose dans les bidonvilles africains, ça peut être incontrôlable. Vu que le continent compte, en moyenne, 20 fois moins de médecins par habitant que l’Europe et 800 fois moins de lits d’hôpitaux. Ne parlons pas du matériel de réanimation ou des tests. Sans compter que les chiffres réels de mortalité sont peut-être cachés : pour en revenir au Nigeria, le soupçon est très fort d’une dissimulation des chiffres dans le Nord du pays.

Ensuite, et surtout, le risque principal c’est l’explosion économique et sociale. Un cataclysme potentiel. Il n’y a pas de filet de sécurité : pas de couverture sociale, pas de capacité d’emprunt. Ne pas travailler, c’est se retrouver sans le sou. 50 millions de personnes sont menacées de famine. Ajoutons à ce paysage la chute du cours des matières premières, le pétrole en particulier (une catastrophe pour le Nigeria, premier producteur du continent), et la dégringolade des revenus du tourisme.

C’est une bombe à retardement avec une mèche courte.

Voilà donc le paradoxe : l’Afrique a beau être en retrait du commerce mondialisé, elle n’en est pas moins potentiellement la plus impactée par la mise à l’arrêt de l’économie mondiale, parce qu’elle est la plus fragile.

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