L’annonce est donc tombée cet après-midi, à deux semaines du début de la compétition : il n’y aura aucun spectateur autorisé aux Jeux Olympiques de Tokyo, dans une ville placée en état d’urgence sanitaire. Quand on en est rendu à ce point, autant annuler les Jeux.C’est le « monde d’après ».

Même le parcours de la flamme olympique, ici dans la région de Shizuoka le 25 juin, se déroule quasiment à huis clos
Même le parcours de la flamme olympique, ici dans la région de Shizuoka le 25 juin, se déroule quasiment à huis clos © AFP / Kazuhiro NOGI / AFP

Le Japon donne le sentiment d’être un animal piégé. Incapable de tenir les Jeux Olympiques. Mais incapable de les annuler. Englué dans ses atermoiements.

D’abord, il a donc sous-estimé la situation sanitaire. Presque du déni. Sans doute parce qu’il a été épargné par la première vague du virus l’an dernier et parce que le bilan des morts (15.000) y reste relativement peu élevé par rapport aux pays comparables. Seulement voilà, aujourd’hui, les contaminations sont à la hausse : plus 50% en 15 jours dans la région de Tokyo. Et comme en Europe, le variant Delta, particulièrement contagieux, est en plein essor : 30% des cas.

Le problème du Japon, c’est qu’il est, de loin, le plus en retard sur la vaccination, parmi les pays riches : seulement 26% de la population primo-vaccinée, 15% de totalement vaccinée. C’est deux fois moins qu’ici. Autant dire que le variant Delta va trouver un terrain favorable pour se propager. Et que les Jeux Olympiques pourraient donc agir comme un « super contaminateur ». Même le « Monsieur épidémie » du gouvernement japonais, Shigeru Omi, en convient. D’où cette décision, prise en catastrophe, aujourd’hui, de tenir les Jeux à huis clos sans public, pour limiter la casse.

Il y a quelques semaines, le premier ministre Yoshihide Suga promettait que les JO seraient 

« le symbole de la victoire contre le virus »

On est loin du compte.

Ni communion populaire ni harmonie japonaise

Donc nous aurons des Jeux sans public, mais des Jeux quand même ! Mais vous imaginez ? Des Jeux sans public ? On parle des Jeux Olympiques : symbole officiel de l’universalisme, de la fraternité, de la rencontre des peuples, de la communion avec le sport. De l’harmonie, notion très importante dans la culture japonaise. Il n’y aura rien de tout ça.

La communion du public, on a mis une croix dessus depuis un moment. Ça fait des mois que les Japonais, à 60 voire 80% sont opposés à la tenue des Jeux ou demandent un nouveau report. Plus de 10.000 bénévoles ont jeté l’éponge. Des pétitions en ligne ont recueilli des centaines de milliers de signature sous le titre « Okotowalink », non merci.

Des grands chefs d’entreprise dénoncent une erreur :

« Mission suicide »

dit le patron du groupe de commerce en ligne Rakuten, « Nous avons plus à perdre qu’à gagner » ajoute le dirigeant d’une grande banque. Des Jeux sans une adhésion populaire minimale, ça n’a pas de sens.

Et maintenant donc, zéro personne dans les gradins. Zéro clameur. Rien. Le silence dans le stade ou dans la piscine. Surréaliste. Ni le sprinter Usain Bolt ni le nageur Michael Phelps n’auraient marqué l’Histoire du sport sans la clameur de la foule. Même les sportifs japonais, par exemple les joueurs de tennis, Kei Nishikori ou Naomi Osaka, sont dubitatifs. 

C’est terrible à dire pour les 11.000 sportifs engagés, et pour lesquels c’est parfois l’objectif d’une vie, mais franchement ces Jeux deviennent absurdes.

Business is business

Alors est-il encore temps d’annuler ? Oui techniquement c’est encore possible. Mais c’est improbable : les Jeux vont sans doute être maintenus. Pour deux raisons.

La première, c’est l’entêtement politique du gouvernement japonais. Les premiers ministres successifs en ont fait une question d’honneur : les Jeux doivent être l’occasion de montrer la force de la 3ème économie mondiale, le redressement du Japon post Fukushima, sa résilience face à la nouvelle puissance de la Chine. Une occasion d’en tirer un bénéfice politique intérieur et une image redorée à l’international.

Ce pari est déjà perdu. Les récentes élections locales à Tokyo montrent que le parti au pouvoir stagne voire recule. Et les cacophonies d’organisation fissurent la réputation du pays à l’étranger.

La deuxième raison, c’est l’entêtement financier du CIO, le Comité International Olympique. Depuis des mois, le CIO regarde les inquiétudes des Japonais avec condescendance. Parce que l’essentiel est ailleurs : renflouer les caisses. Les contrats de droits télévisés et de sponsoring, se comptent en milliards d’euros. 

Et seul le CIO, contractuellement, a le droit d’annuler les Jeux. Si le Japon en prenait l’initiative, il lui en coûterait sans doute 20 milliards. Vu qu’il a déjà dépensé 13 milliards en construction d’infrastructures qui vont donc rester vides cet été faute de public, ça fait réfléchir.

Mais enfin, à ce compte-là, si c’est juste pour regarder du sport sur écran, on pourrait se contenter de e-games, maintenant que le e-sport a acquis ses lettres de noblesse. Ça couterait beaucoup moins cher et ça serait moins ridicule.

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