Le calme semble revenu en Libye. Et la conférence internationale réunie à Berlin, a appelé au retrait des forces étrangères du pays et à l’organisation d’élections en décembre. C'est séduisant, mais seulement sur le papier. C'est le monde d'après.

La vie reprend un peu ses droits en Libye, comme ici au bord de la mer à Tripoli ce 23 juin, alors que le cessez-le-feu se maintient
La vie reprend un peu ses droits en Libye, comme ici au bord de la mer à Tripoli ce 23 juin, alors que le cessez-le-feu se maintient © AFP / Mahmud TURKIA / AFP

Les bonnes nouvelles sont suffisamment rares sur les terrains de conflit pour être soulignées : oui le cessez-le-feu tient globalement en Libye, depuis maintenant plus de 6 mois. Et c’est la première fois depuis le chaos déclenché en 2011 par l’intervention internationale, notamment française.

Les vols intérieurs ont partiellement repris, la banque centrale a été réunifiée, la production pétrolière a partiellement redémarré. Une commission militaire conjointe veille au cessez-le-feu. Et le gouvernement de transition dirigé par Abdelhamid Dbeibah est à peu près respecté. Il y a un embryon d’architecture politique dans le pays. Tout cela était inespéré il y a un an encore, de l’aveu même de l’ancien émissaire de l’ONU pour la Libye Ghassan Salamé.

En plus, c’était l’objet de la réunion de Berlin d’hier, toutes les parties au conflit se parlent : les belligérants libyens et aussi les différents parrains et acteurs internationaux du conflit. Turcs d’un côté, Russes, Egyptiens, Emiratis de l’autre. Sans oublier les Européens et les Américains, avec la présence hier du chef de la diplomatie états-unienne, Anthony Blinken.

Résultat de cette conférence : un appel au « retrait sans délai » des forces étrangères et au maintien du calendrier électoral prévu, un scrutin général à la fin de l’année.

Entre 10.000 et 20.000 soldats ou mercenaires étrangers

Et c’est là que ça se complique ! Sur le retrait des forces étrangères d’abord : on n’est pas rendu.

Entre 10.000 et 20.000 étrangers (les estimations varient) combattent aujourd’hui en Libye, des deux côtés. Ils sont russes, turcs, syriens, tchadiens, soudanais, gambiens.  Ce sont en grande partie des mercenaires. 

Et c’est là où le diable se niche dans les détails. La réunion d’hier appelle au retrait de toutes les « forces étrangères », quelles qu’elles soient. Mais du point de vue turc, seuls les « mercenaires étrangers » sont concernés. Pas les soldats ou conseillers militaires d’armées régulières. Grosse différence.

Il y a bien un début de négociation sur le retrait de quelques centaines d’hommes de chaque bord. Mais on est loin du compte : rien que du côté du gouvernement de Tripoli, la Turquie aurait fourni 3500 mercenaires syriens.

La route côtière n’est toujours pas dégagée, les enlèvements et assassinats continuent, et le pays compterait 20 millions d’armes en circulation. 

Plus important encore : la présence de ces forces étrangères est, paradoxalement, devenue la garantie du cessez-le-feu. Parce qu’un équilibre militaire s’est installé. Aucun des deux camps ne se sent désormais en capacité de l’emporter sur l’autre. En plus, la Turquie se prévaut, non sans raison, d’agir en accord avec le droit international puisqu’elle apporte son aide au gouvernement légitime de Tripoli et dans le cadre d’un accord de sécurité formel.

Donc vous avez compris : le « retrait sans délai des forces étrangères », c’est pas gagné !

L'illusion d'élections pluralistes à la fin de l'année

Et les élections à la fin de l’année, c’est pareil. On n’est pas rendu non plus. Présidentielle Législatives, c’est ça le programme officiel. Date fixée : 24 décembre.

Sauf que, pour commencer, il n’y a même pas de base constitutionnelle au vote : quel type de scrutin, quel type d’assemblée, quelles institutions avec quels pouvoirs ? Mystère.

Et puis surtout, les différents acteurs politiques libyens ne mettent guère d’entrain à organiser le vote. Ils ont tous peur de perdre leurs positions actuelles, à commencer par le premier ministre du gouvernement de transition Abdelhamid Dbeibah. Il y a d’ailleurs un lien avec la question du retrait des forces étrangères : pour les belligérants libyens, les mercenaires étrangers sont une assurance vie.  Un bouclier au cas où ils perdraient les élections. Donc tout ça rend improbable un retrait militaire avant le scrutin.

Et pourtant, malgré tous ces écueils, les Occidentaux insistent sur l’organisation des élections. Pourquoi ? Pour deux raisons.

  • D’une part, ils veulent un gouvernement libyen stable auquel ils puissent refiler la « patate chaude » du dossier des migrants.
  • D’autre part, ils restent empêtrés dans une vision ethnocentriste sur l’idée de mettre en place une démocratie pluraliste.

Pas sûr que ce « modèle » soit très adapté à la Libye qui est un pays divisé en tribus, un temps unifié certes mais uniquement parce qu’un homme (Khadafi) avait imposé une forme de tyrannie monarchique.

Donc bonne chance pour organiser des élections pluralistes reconnues par tous. Et en plus le 24 décembre. Ça serait vraiment Noël.

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