Le gouvernement espagnol a décidé de gracier 9 dirigeants indépendantistes catalans. C’est un arbitrage audacieux sur un dossier qui empoisonne la vie politique espagnole. Ce pari peut échouer, mais il a le mérite d’exister. C’est le monde d’après.

Un manifestant catalan demande l'amnistie totale pour les leaders incarcérés, lors de la venue du premier ministre espagnol Pedro Sanchez à Barcelone le 21 juin
Un manifestant catalan demande l'amnistie totale pour les leaders incarcérés, lors de la venue du premier ministre espagnol Pedro Sanchez à Barcelone le 21 juin © AFP / Joan Valls / Urbanandsport / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Ça s’appelle prendre un risque, poser un acte fort. Il n’est qu’à voir la virulence des réactions en Espagne, où le sujet fait la Une de toute la presse. Et pour cause, la Catalogne est LE sujet de controverse par excellence chez nos voisins, depuis le référendum d’autodétermination de 2017.

La tentation sécessionniste et les violences qui l’avaient accompagné, avaient conduit en 2019 à la condamnation, pour « sédition », de 9 leaders catalans à des peines de prison ferme, de 9 à 13 ans d’incarcération. Ces mêmes condamnations font donc aujourd’hui l’objet d’une grâce de la part du gouvernement socialiste de Pedro Sanchez. Les 9 personnes concernées, notamment Oriol Junqueras, figure emblématique, ne sont pas définitivement amnistiées et elles restent inéligibles. Mais elles vont retrouver la liberté très rapidement, peut-être dans les heures qui viennent.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

C’est un symbole majeur de réconciliation. Pedro Sanchez y voit l’occasion de 

« Retrouvailles nationales avec la Catalogne pour en finir avec les divisions et ouvrir un nouveau dialogue »

Cette main tendue a aussi le mérite de priver les indépendantistes d’un argument facile : libérez d’abord nos dirigeants, on verra ensuite. Et c’est un acte courageux parce que plus de 50% des Espagnols étaient opposés à cette grâce.

Une double opposition de la droite et des indépendantistes

Ce pari peut donc aussi échouer sur toute la ligne parce que l’opposition est vive, des deux côtés de l’échiquier politique.

D’abord, toute la droite espagnole, du centre droit jusqu’à l’extrême droite, est vent debout contre cette mesure de grâce. Elle y voit un acte de « trahison » vis-à-vis de l’unité espagnole. Et le 13 juin, elle a d’ailleurs mobilisé des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Madrid contre ce qui n’était alors qu’un projet. La mobilisation est d’autant plus radicale que les indépendantistes incarcérés n’ont jamais exprimé de regrets, encore moins d’excuses.

Cela dit, la droite espagnole oublie un peu vite qu’elle a, elle aussi, par le passé, pratiqué la grâce ou l’amnistie, par exemple à la fin des années 90, au bénéfice de dirigeants des GAL, ces groupes paramilitaires qui luttaient contre le terrorisme de l’ETA en pratiquant eux-mêmes le terrorisme.

L’opposition à la décision de Pedro Sanchez vient aussi de l’autre camp.

Les indépendantistes catalans les plus radicaux voient dans cette grâce à la fois :

-         Une mesure insuffisante, puisque l’amnistie n’est pas totale. 

-         Et un geste de diversion, une manœuvre politicienne qui ne règle rien au fond du dossier, celui de l’avenir de la Catalogne

Le plus critique est évidemment l’autre leader emblématique de la cause catalane, Carles Puigdemont. Il n’est pas concerné par la grâce puisqu’il a fui en Belgique pour éviter la prison. Soit dit en passant, là aussi, c’est un peu facile de critiquer alors qu’on a plié bagages.

Du billard à trois bandes

Le fait est que ça ne règle pas le fond du dossier, mais ça donne quand même une petite chance de renouer le fil du dialogue. D’autant que le nouveau président régional de Catalogne, Péré Aragones, est plus enclin à la négociation avec Madrid que son prédécesseur. Il ne réclame pas une indépendance unilatérale. Et puis les 9 dirigeants graciés vont peut-être faire le choix d’une attitude constructive.

Mais en réalité, le pari de Pedro Sanchez est peut-être ailleurs. Le premier ministre espagnol ne se fait sans doute pas d’illusions : il ne va pas régler d’un coup de baguette magique un dossier aussi épineux que la question catalane. Ça prendra beaucoup de temps, et ça sera compliqué.

En prenant cette décision, Pedro Sanchez fait surtout d’une pierre trois coups, sans lien direct avec Barcelone et la Catalogne.

  1. Il renvoie l’ascenseur au parti catalan ERC, le parti de Péré Aragones justement, qui l’a aidé à obtenir une majorité au parlement espagnol.

  2. Il marque un point auprès de ses voisins européens : les grandes capitales européennes voient cette grâce d’un œil très favorable. Cet acte d’apaisement tombe à pic au moment où les milliards du plan de relance européen post Covid vont arriver à Madrid (on en parlait hier).

  3. Enfin, sur la scène politique espagnole, le risque est finalement limité. Les prochaines élections ne sont que dans 3 ans, d’ici là de l’eau aura coulé sous les ponts. Et en cas d’échec en Catalogne, Pedro Sanchez pourra toujours se prévaloir d’avoir au moins tenté une réconciliation.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

On se résume : cette grâce est un acte suffisamment audacieux pour être salué, mais il n’est pas dénué non plus d’arrières pensées tacticiennes plutôt futées.

Contact